Le PS en danger de vaincre

Publié le par Laurent Bouvet, Le Monde daté 26 01

...par Laurent Bouvet, Le Monde du 25 01, daté 26 01...

La victoire annoncée du Parti socialiste aux municipales de mars n'est pas, a priori, une bonne nouvelle. Non que l'on souhaite sa défaite ou que l'on redoute un effet d'annonce prématuré sur le résultat de l'élection. Mais parce qu'on peut craindre, paradoxalement, qu'une telle victoire aggrave plutôt qu'elle n'améliore la situation de ce parti.

 

Une victoire aux municipales risque en effet de ralentir la transformation profonde du PS dont chacun, en son sein comme dans l'opinion, a désormais compris qu'elle était nécessaire. Une opposition audible et une force politique d'alternance crédible sont indispensables au bon fonctionnement d'une démocratie moderne. L'actualité politique depuis l'élection de Nicolas Sarkozy confirme quotidiennement ce constat banal.

 

Sans remonter trop loin dans l'histoire électorale française, les précédents des années 2000 n'incitent pas à l'optimisme. Déjà en 2001, la défaite du PS aux municipales avait été occultée par quelques résultats brillants, à Paris et à Lyon tout particulièrement. Ceux-ci avaient masqué la réalité de l'épuisement de la dynamique d'ensemble de la gauche plurielle, fatal un an plus tard à Lionel Jospin. En 2004, la victoire écrasante du PS aux régionales et aux cantonales avait conduit la direction du parti et les nouveaux élus à une euphorie post-électorale trop largement oublieuse de l'importance du contexte politique de l'époque, très dégradé pour la droite au pouvoir - un gouvernement Raffarin mal en point et un second mandat de Jacques Chirac au crédit déjà bien entamé.

Bref, la tendance à une mauvaise interprétation, et de là à une mauvaise exploitation des résultats électoraux locaux, est devenue une habitude au PS. Or une victoire mal interprétée aux élections municipales (et cantonales) de 2008 pourrait fortement contribuer à alimenter les conditions d'une nouvelle déconvenue en 2012.

D'abord, pour des raisons purement conjoncturelles, en raison d'une forme de thérapie antisarkozyste : la première défaite de l'hyperprésident serait la première bonne nouvelle électorale pour le PS depuis longtemps... Ensuite, pour des raisons plus structurelles, la direction nationale du PS est restée peu ou prou la même depuis 2001. Elle aura donc la tentation de dresser, malgré tout, un bilan "globalement positif" de son action, à partir notamment de ses succès électoraux locaux.

Enfin, de manière bien plus fondamentale encore, les élections municipales engagent le coeur de la machine socialiste : ses élus locaux et leurs nombreux affidés. S'ils sont aujourd'hui la principale force du parti (maillage territorial, compétences...), ces élus représentent aussi l'un de ses points faibles en ce qu'ils réagissent de manière essentiellement conservatrice aux évolutions politiques nationales : l'objectif premier des élections locales est, à leurs yeux, de conserver ou de (re) gagner des mandats synonymes de moyens de fonctionnement, de rétributions matérielles et symboliques, etc. Et non de débattre de questions doctrinales ou stratégiques nationales souvent sans lien avec des situations locales contrastées.

La victoire aux municipales du mois de mars dans les conditions décrites ici risque ainsi de conduire à la validation de l'idée que la stratégie de conquête ou de reconquête locale est celle qui permet la meilleure position d'attente par rapport au pouvoir sarkozyste. Attente de l'effritement ou de l'effondrement de sa popularité, attente des élections nationales suivantes qui devraient mécaniquement confirmer les bons résultats locaux (en raison notamment de la prime à l'alternance), attente du dernier moment pour régler, par défaut, la question du leadership en la diluant dans un processus ouvert de primaires à gauche ou, à l'opposé, en la réduisant à un accord interne aux factions du parti (sur le mode de la "synthèse molle" à la Hollande ou suivant les lignes d'une alliance négative "Tout sauf Ségolène" ou "Tout sauf Delanoë", par exemple).

Dans tous les cas, cette stratégie de l'attente est illusoire. D'abord parce que supposer que la politique nationale est une affaire d'alternance mécanique entre droite et gauche est un raisonnement risqué sinon spécieux - les élections nationales de 2007 ont montré que l'alternance pouvait avoir lieu au sein même d'un camp, en l'occurrence la droite. Ensuite, parce qu'attendre une transposition des résultats locaux au niveau national dans plusieurs années semble être de moins en moins pertinent tant les deux niveaux sont de plus en plus distingués par les électeurs.

Enfin, parce qu'attendre le dernier moment pour désigner le leader de la gauche susceptible d'affronter celui de la droite au second tour de l'élection présidentielle conduit inexorablement à une précipitation désastreuse et à une campagne chaotique, à l'image de celle, emblématique, de 2007.

Or l'un des enseignements les plus nets des années passées pour le PS est certainement qu'il ne peut plus se permettre d'attendre. La reconstruction d'une force politique dynamique, audible et crédible est une oeuvre de longue haleine. Elle doit donc être entreprise le plus en amont possible de la prochaine séquence électorale nationale.

Dans cette perspective, leadership, cadre stratégique et rénovation doctrinale ne peuvent qu'être "traités" frontalement et concomitamment. Comment pourrait-il d'ailleurs en être autrement dans un système institutionnel tel que celui de la Ve République combinant désormais élection du président au suffrage universel direct et quinquennat ? Tenter de jouer la priorité de l'un ou l'autre de ces trois impératifs peut se révéler suicidaire pour le PS.

Ainsi, évacuer la question du leadership en la subordonnant à la (re)définition préalable d'un corpus doctrinal ou à tout le moins d'un projet politique et/ou à une stratégie donnée, revient à nier le rôle essentiel de l'incarnation dans une personnalité du projet et de la stratégie devant le pays. Et, par conséquent, le rôle primordial de celle-là dans la conduite des opérations même si les modalités d'intervention du leader dans le processus d'élaboration doctrinal et/ou de détermination stratégique peut varier selon sa personnalité précisément. L'exemple désastreux des frictions entre projet présidentiel et projet du parti lors de la dernière élection présidentielle devrait pourtant suffire à éclairer ce point. Symétriquement, mettre en avant une simple proposition de leadership en prétendant que les questions doctrinales et stratégiques se régleront d'elles-mêmes - sur le mode, les idées et la stratégie du leader seront nécessairement celles que le parti devra défendre et appuyer inconditionnellement - est tout aussi illusoire.

Le parti et au-delà sans doute les différentes forces politiques et sociales liées à la gauche de gouvernement ont un rôle essentiel à jouer dans l'élaboration doctrinale et dans la définition d'une stratégie d'alliances notamment. Si le pouvoir politique, dans sa conquête comme dans son exercice, a aujourd'hui besoin de s'incarner dans une personnalité exposée à l'avant-scène, ce qui se vérifie désormais dans toutes les démocraties, quel que soit leur régime électoral, il n'en reste pas moins, précisément pour des raisons démocratiques, le résultat d'un vaste processus collectif au sein duquel les partis tout particulièrement ont un rôle déterminant à jouer. Oublier cette donnée fondamentale de la politique contemporaine conduit à s'exposer à de graves déconvenues électorales.


Laurent Bouvet est professeur de science politique à l'Université de Nice et à l'Institut d'études politiques de Paris.

 

Publié dans Réflexion politique

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marc d Here 28/01/2008 23:13

Non Dominique thomas, la politique de Nicolas Sarkozy n'est pas faite pour satisfaire le front national ou les poujadistes....Quand il ouvre son gouvernement à des ministres de gauche ou de la "diversité" ce n'est ni pour le FN ni pour les poujadistes...Pas davantage quand il   négocie plus longuement que n'importe quel gouvernement, et fait passer les  réforme des régimes spéciaux ou de l'université, ou du rapprochement ANPE UNEDIC...Pas davantage quand il veut développer une immigration du travail, ou quand il prévoit des mesures propres à encourager la croissance et le pouvoir d'achat ( défiscalisation des H.S., déiscalisation d'une partie des intérêts d'emprunt, accroissement de la participation et de l'interessement)....Aide à la recherche, baisse continue  du chômage, plan banlieue  de Fadela Amara qui n'ira certainement pas dans le sens du Front National (on peut lui faire ce crédit) ou l'expérience de RSA de Martin Hirsh qui serait indigné que vous osiez l'accuser de faire une politique d'extrème droite  ....ou la  signature du traité simplifié européen, dont il est à l'origine et pour lequel il refuse le referendum demandépar le FN et les poujadistes....ou quand il rééquilibre la politique étrangère de la France (ce qui fait hurler le F.N.)ou quand il propose des modifications institutionnelles qui vont dans le sens du développement des pouvoirs du Parlement et d'une limitation de ceux du Président....Ou le grenelle de l'environnement qui commence à trouver quelques concretisationsTout cela en désordre et de manière bien incomplète....pardonnez-moi.Je vous ai connue plus nuancée....Il faut regarder les choses sereinement, et ne pas généraliser à partir de deux ou trois déclarations ou mesures forcément discutables.La politique de Sarkozy n'est pas une politique de droite...Ce qui explique d'ailleurs que les Progressistes ou d'autres responsables de gauche et du centre la soutiennent, et que  c'est au sein de l'UMP que se manifestent les crispations et les difficultés.

Dominique Thomas 28/01/2008 22:00

Bien vu et bien dit Simon. Il y a un trop loin jusqu'où on ne peut pas aller quand on se sent réellement de gauche. Et même si les progressistes ou le Nouveau centre ou je ne sais quel nouveau label, parvenait à définir les bases conceptuelles et programmatiques d'une refondation de la gauche, leur action restera entachée des accords implicites (au mieux) à une politique faite pour rassurer les électeurs du Front National et séduire les poujadistes, par la désignation simplificatrice de boucs émissaires.

Simon 28/01/2008 14:32

Analyse pas forcément inintéressante, mais on peut aussi penser qu'une défaite du PS aux prochaines élection scléroserait un parti traumatisé ... La question principale ne me semble pas être là.Marc, je sais que vous préchez pour votre paroisse, mais rappelez vous ceci. Oui, la rénovation de la gauche s'est faite pour partie hors de la SFIO dans les années 60 et 70. Mais d'une part, nous n'étions pas dans un systême aussi polarisé, et d'autre part, au final, la vieille SFIO a quand même servi de base au Nouveau Parti Socialiste. Ce ce NPS a abouti à fagociter ce qui n'avait pas participé à sa fondation (le PSU notamment). De plus, il me semble qu'il na pas attiré de retour de la droite ou de ses alliés, tout juste le Parti Radical a-t-il explosé, suivant une ligne de partage déjà connue. Donc votre démonstration selon laquelle vous seriez les rénovateurs de la gauchene passera sans doute pas, pour une simple raison qui fait qu'une grande partie de la gauche ne vous reconnait pas comme étant des siens. Dommage pour vous.

marc d Here 26/01/2008 10:23

Assez d'accord avec cette analyse...mais ne peut-on penser même  que le PS est dans l'incapacité de se rénover? Et n'est-ce pas hors du PS que  l'on doit travailler à la rénovation de la gauche? J'y reviendrai sans doute...