L'immigration, inévitable, indispensable

Publié le par Frédéric Lemaître, Le Monde.fr

...Par Frédéric Lemaître, Le Monde.fr du 22 01 2008...

La commission présidée par Jacques Attali sur la croissance devait proposer, mercredi 23 janvier, à Nicolas Sarkozy d'ouvrir largement les frontières à l'immigration. Le sujet est d'autant plus sensible que, loin d'avoir préparé les esprits à une telle évolution, le président mène, depuis qu'il est élu, la politique inverse. Pourtant, tout indique que la rupture préconisée par la commission Attali est nécessaire, tant le gouvernement, dans ce domaine, fait fausse route.

 

 
Officiellement, la politique de Nicolas Sarkozy et de Brice Hortefeux présente une double caractéristique : d'un côté, on expulse massivement - et avec objectifs chiffrés à la clé - des clandestins. De l'autre, on accueille - voire on régularise - au cas par cas et sans indiquer de chiffres en fonction des besoins de l'économie. C'est le principe de l'immigration choisie, tel que défini par la France. La réalité est plus complexe : nonobstant les discours du gouvernement, environ 200 000 étrangers entrent chaque année en France et environ 100 000 la quittent. Néanmoins, il suffit de voir comment les étrangers, surtout lorsqu'ils ne sont pas blancs, sont accueillis par la police à Roissy pour comprendre qu'ils ne sont pas les bienvenus, y compris lorsqu'ils ont un portefeuille bien garni.

Serait-ce à dire qu'il y a trop d'immigrés en France ? Tout laisse pourtant penser l'inverse. La France compte moins d'immigrés de fraîche date que la plupart des autres pays. En Australie, près du quart des habitants sont nés à l'étranger. Près d'un Canadien sur cinq est dans ce cas, tout comme 13 % des Allemands, 13 % des Américains, plus de 10 % des Irlandais, et près de 10 % des Britanniques. En revanche, ce chiffre tombe à 8,1 % en France. Comme le constate Guillaume Duval dans son livre Sommes-nous des paresseux ? (Seuil, 226 p., 15 €), "la France est le pays riche qui, en dehors du Japon, a maintenu ses frontières le plus hermétiquement closes depuis 1995 : le poids des immigrés dans la population a augmenté depuis lors 6,5 fois plus en Espagne qu'en France, 4,9 fois plus aux Etats-Unis, 3,6 fois plus au Royaume-Uni, 1,8 fois plus en Allemagne..."

De tous les pays cités, la France est celui où la croissance économique est l'une des plus faibles. Ce n'est pas un hasard. M. Sarkozy explique que la France doit travailler plus et produire plus. En bonne logique, l'immigration devrait être une pièce maîtresse de ce dispositif. Des immigrés contribuent à la fois à l'offre de travail et à la demande de biens et de services. "En Espagne, aux Etats-Unis, en Irlande et en Grande-Bretagne, une partie de la croissance s'explique par l'augmentation de la population", estime Lionel Fontagne, professeur d'économie à l'université Paris-I. Ce que confirme l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), même si ses experts jugent qu'"en général, l'immigration accompagne la croissance plus qu'elle ne la provoque".

Brice Hortefeux, ministre de l'immigration, reconnaît que "l'immigration zéro n'est ni possible ni souhaitable". Prétendre fermer les frontières paraît d'autant plus vain que la libre circulation à travers l'espace Schengen interdit, de fait, à la France de faire cavalier seul en Europe et que la pression mondiale ne peut que s'accroître. Une ONG britannique, Christian Aid, estime que le réchauffement climatique pourrait contraindre 1 milliard de personnes à migrer d'ici à 2050. Même sans sombrer dans ce catastrophisme, l'hebdomadaire The Economist (5 janvier) note qu'il y a environ 200 millions de migrants (légaux ou illégaux) aujourd'hui dans le monde. "Cela paraît beaucoup mais ça ne représente que 3 % de la population mondiale. Il y a donc un grand potentiel de hausse. Les migrations se sont révélées être une bonne stratégie des pauvres du monde entier pour vivre un peu mieux."

Mais il n'y a pas que les pauvres qui veulent émigrer. Quitter son pays coûte cher. C'est risqué. Psychologiquement voire physiquement. Souvent, seuls les plus qualifiés osent se lancer. "Depuis 1992, 40 % des flux d'immigrés en France ont au moins un bac + 2. A Sangatte, on a constaté que 60 % des réfugiés étaient titulaires d'un bac + 4", explique El Mouhoub Mouhoud, professeur à Paris-Dauphine. Pour ce spécialiste, le concept d'immigration sélective n'est pas opérationnel. "On dit qu'il y a en France 7 % d'immigration économique. Le reste, 93 %, serait constitué d'épouses et d'enfants, de demandeurs d'asile ou d'étudiants. Mais ça n'a pas de sens car, très vite, la plupart de ces gens cherchent à leur tour du travail."

 

BRISER LE TABOU

 

Surtout, l'immigration choisie se heurte à un problème. Tous les pays développés sont en concurrence pour recruter l'informaticien indien ou l'infirmière africaine. Du coup, ce sont eux qui ont les atouts en main et leurs stratégies ne correspondent pas toujours à celles des pays d'accueil. "Pour limiter le coût et le risque liés à la mobilité, les migrants attachent plus d'importance aux réseaux qu'ils peuvent constituer dans un pays qu'aux emplois précis qu'on leur propose", constate M. Mouhoud. Résultat : les Indiens privilégient les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne, les Sud-Américains l'Espagne et les Etats-Unis et les Africains francophones la France.

En Allemagne, l'ancien chancelier Gerhard Schröder avait lancé, en 2000, un appel aux informaticiens étrangers (essentiellement indiens), tout en limitant à 20 000 le nombre d'entrées possibles pour ne pas être submergé de demandes. Mais comme les Etats-Unis et le Canada offraient de meilleures conditions (salaires plus élevés, langue anglaise, visas à durée indéterminée), l'Allemagne n'a délivré que 18 000 "cartes vertes".

La France aura-t-elle plus de chances avec la carte "compétences et talents" qu'elle vient de lancer - à 2 000 exemplaires seulement - à destination des salariés très qualifiés des pays étrangers ? Celle-ci n'étant valable que trois ans (renouvelables), il y a de fortes chances que la même situation produise les mêmes effets. Surtout que la concurrence va s'exacerber. "L'évolution de l'immigration dépendra (...) surtout de la capacité de la France à accueillir dans de bonnes conditions les immigrés et leurs familles dans un contexte où les autres pays de l'Union européenne, du fait de leur faible natalité, auront des besoins de main-d'oeuvre plus importants que la France et seront donc aussi à la recherche de main-d'oeuvre étrangère", notait, en 2007, un rapport du Conseil d'analyse stratégique sur "les métiers en 2015".

Que l'immigration pose des problèmes est évident. Mais tant les besoins à venir de l'économie que l'équilibre des comptes sociaux exigent que l'on brise le tabou sur le sujet. Au lieu de créer un ministère de l'immigration et de l'identité nationale, Nicolas Sarkozy se serait montré plus visionnaire en confiant ce dossier au ministère de l'économie et à celui de l'enseignement supérieur.

Frédéric Lemaître
Article paru dans l'édition du 23.01.08.

Publié dans Société

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marc d Here 29/04/2008 08:36

La Tunisie et la France ont signé ce soir un accord dit de gestion concertée des flux migratoires, le premier conclu entre Paris et un pays du Maghreb, au premier jour de la visite d'Etat du président français Nicolas Sarkozy à Tunis, a annoncé la présidence française.Cet accord a été paraphé par le ministre français de l'Immigration Brice Hortefeux et le ministre tunisien des Affaires étrangères Abdelwaheb Abdallah, en présence de M. Sarkozy et du président tunisien Zine El Abidine Ben Ali.Outre un volet répressif contre l'immigration clandestine, ce texte doit permettre d'ouvrir le marché du travail français aux Tunisiens qui, selon le texte, "ont des compétences de haut niveau ou pour des métiers pour lesquels existe en France une demande non satisfaite".Il prévoit également de "faciliter la circulation des personnes" entre les deux pays, notamment par une délivrance "plus large" des visas français d'une durée de un à cinq ans, et d'appuyer "des actions de développement solidaire" telle que la formation professionnelle au profit des Tunisiens ainsi que la création d'emplois dans les régions tunisiennes d'émigration.AFP

marc d Here 28/04/2008 00:23

C'est l'une des confirmations faites par Nicolas Sarkozy jeudi à la télévision : pas question de régulariser massivement, mais un examen au cas par cas des dossiers est possible. Selon notre sondage CSA, l'opinion applaudit.
L'EXAMEN au cas par cas des demandes de régularisation des salariés sans papiers en grève ? 68 % des Français sont pour, selon le sondage de CSA pour « le Parisien » et « Aujourd'hui en France »*.

marc d Here 24/04/2008 15:36

Déclaration de Brice Hortefeux....Parait marquée au sceau de la raison:"J'indique sans ambiguïté qu'il n'y aura aucune opération de régularisation massive. L'Espagne et l'Italie qui l'ont pratiquée il y a quelques années ont d'ailleurs officiellement renoncé à cette politique. Il ne peut y avoir qu'un examen au cas par cas en fonction de la réalité d'un contrat de travail, de la situation de l'emploi dans un secteur en tension ou d'un département. Il n'y a là ni improvisation, ni débordement. La loi que j'ai fait voter prévoit d'ailleurs de permettre à titre exceptionnel de régulariser au cas par cas dans des secteurs connaissant de graves pénuries de main-d'œuvre. La loi s'applique donc"......

marc d Here 05/04/2008 12:28

Le Parti socialiste a dénoncé le "climat de terreur" que fait selon lui régner le gouvernement envers les sans-papiers, après la mort vendredi d'un homme, d'origine malienne, qui s'est jeté dans la Marne pour échapper à un contrôle de police.source : AFPBien entendu le gouvernement ne fait régner aucun climat de terreur....C'est parce que les socialistes et la gauche font croire cela aux sans papiers que ceux-ci s'affolent...jusqu'à commettre cet acte. C'est la propagande socialiste et de gauche qui en porte la responsabilité. Il faut le dire très clairement.

marc d Here 11/03/2008 15:09

Nicolas Sarkozy a défendu aujourd'hui à Toulon, à cinq jours du deuxième tour des élections municipales, sa "politique d'immigration maîtrisée", l'une de ses thématiques fétiches de la campagne présidentielle."Il faut une politique d'immigration maîtrisée pour bien recevoir ceux qu'on reçoit", a déclaré le président de la République au cours d'une table ronde avec des Français d'origine étrangère qui ont présenté leur parcours d'intégration."Je dénie le droit à un certain nombre de donneurs de leçons de dire que, parce qu'on dit +politique d'immigration maîtrisée+, on serait raciste. Ce procès-là, il est inadmissible", a-t-il lancé.M. Sarkozy, accompagné du ministre de l'Immigration Brice Hortefeux, a rappelé sa volonté que se tienne chaque année "un débat au Parlement" au cours duquel le gouvernement présenterait ses "objectifs en matière d'immigration", notamment sur "des quotas annuels"."Il n'est pas anormal que la société française fasse venir ceux et celles dont elle a besoin", a estimé le chef de l'Etat, plaidant à nouveau pour des "quotas par métier et par zone géographique", une idée controversée actuellement examinée par une commission présidée par Pierre Mazeaud, ancien président du Conseil constitutionnel.Source: AFP