Initiation au délit d'initié

Publié le par Jean-Louis Caccomo

Par Jean-Louis Caccomo...

Puisque c’est d’actualité, initions-nous au « délit d’initié ». Mais plutôt que de répéter mécaniquement les mêmes incantations destinées à chauffer les foules, pour ensuite pouvoir brûler en toute conscience les sorcières ainsi livrées à la vindicte populaire, osons quelques questions aux perspectives vertigineuses. Nous laisserons le refrain convenu du capitalisme pourri à sieur Bernard Maris, désormais consacré économiste officiel de BFM TV.


Il est intéressant de se demander en quoi « être initié » est devenu aujourd’hui un délit. Ceux qui sont à l’origine de telles réglementations, destinées à moraliser les affaires, s’appuient sur une référence totalement abstraite dans laquelle les agents économiques disposeraient, tous et au même moment, de la même information. On considère implicitement que l’information serait un bien public, disponible pour tous et gratuit. Mais si telle est la définition de l’innocence, alors nous sommes tous coupables. Car le coupable est celui qui dispose de l’information en plus, et qui de surcroit l’utilise (puisque l’information n’a de valeur qui si elle aide à prendre une décision). Doublement coupable ! Ce faisant, ces mêmes juristes prennent le risque de confondre un innovateur avec un monopole, celui qui découvre quelque chose avant les autres étant nécessairement le seul sur le marché qu’il vient de mettre à jour. Faut-il le condamner, punir son avance (qui n’est que la récompense d’un effort et d’un sacrifice initial) sous prétexte de permettre aux autres de le rattraper et de rendre ainsi la concurrence plus « loyale » ?


Il en va de même du délit d’initié. C’est une notion très délicate. Je ne dis pas qu’elle n’est pas justifiée. Mais elle n’est pas non plus absolument inattaquable car son application stricte - à l'instar du principe de précaution - pose de redoutables questions. En effet, si un dirigeant d’entreprise ou un manager ne possède pas les actions de sa propre entreprise, cela paraîtra suspect. C’est un peu comme le boucher qui ne mangerait pas la viande qu’il vend à ses clients. Mais si le dirigeant possède ses propres actions, il se met aussi dans une situation inextricable. De part sa position, il est évident qu’il aura des informations avant les autres. Et comment ne pourrait-il pas les exploiter ? D’ailleurs, il ne serait pas rationnel de ne pas exploiter cet avantage car tout le jeu compétitif repose sur cette recherche d’un avantage concurrentiel, et l’avantage informationnel en fait partie. L’intelligence (économique) consiste précisément à savoir utiliser l’information (économique). Car dans l’univers réel des hommes, il y a des asymétries d’information diraient les théoriciens de la concurrence. En fait, l’information est elle-même un bien économique dont la production, le traitement et l’exploitation suppose un coût et des compétences. Dans ce cas, les asymétries d’information ne sont nullement une défaillance du marché. Elles sont inscrites dans la nature même des rapports humains, reflétant des asymétries de compétence ou de position. Le terme « asymétrie » lui-même laisse entendre l’existence d’une possible symétrie initiale dans les rapports humains qui aurait été dévoyée par le jeu concurrentiel. Mais cela n’a jamais été le cas.

Suis-je bien sûr de connaitre la personne avec qui je partage ma vie depuis 20 ans ou de connaître mes propres parents ? Suis-je bien sûr de me connaitre moi-même ? N’y a-t-il pas asymétrie d’information entre ma conscience et mon subconscient… Ne faut-il pas toute une vie pour tenter de se connaitre soi-même ?


Les journalistes s’en donnent à cœur joie sur ses affaires de délit d’initiés. Mais un journaliste n’est-il pas lui-même à la recherche du scoop, c’est-à-dire qu’il cherche à exploiter une information qui a une grande valeur précisément parce qu’il sera le premier à la diffuser ? Un médecin qui connait de l’intérieur un hôpital détient une information que le grand public ne peut pas obtenir. C’est normal du fait même de sa position. Il n’y peut rien. Et il sera ainsi en mesure de conseiller ses proches ou ceux qui veulent bien l’entendre, leur recommandant tel service ou leur disant d’éviter tel praticien. Il en est de même d’un professeur d’université (ou de n’importe quelle profession). Voyant l’envers du décor, il sera en mesure de mieux veiller à l’orientation de ses propres enfants. A ce propos, un grand nombre d’universitaires, qui se font d’ardents défenseurs du secteur public, inscrivent leurs enfants dans des établissements privés. Seraient-ils initiés à une information qui échappe au grand public ? Mais alors, c’est un délit d’initié massif.


Le délit d’initié (tout comme les lois anti-trust) s’appuie sur la référence à un monde abstrait de « concurrence pure et parfaite », dans lequel tout le monde partagerait la même information (information parfaite) et d’où seraient exclus tous les innovateurs (car les innovateurs ont tendance à protéger leurs informations). En bref, cette vision statique de la concurrence, qui inspire une grande partie de la législation moderne, n’a rien à voir avec la réalité du monde économique ouvert, évolutif et compétitif dans lequel nous vivons tous.
S’il y des gens qui volent, à quelque niveau que ce soit, qu’ils soient châtiés dans la mesure où ils ont commis des malversations, dans la mesure où ils ont commis des fautes sans ambigüité. Si les patrons d’EADS ont commis une faute, elle est avant tout morale : ils se sont comportés comme de mauvais patrons, sans aucun esprit de solidarité pour leur entreprise. Mais est-ce étonnant de la part de certains grands patrons français qui ressemblent bien plus à des énarques entretenant des relations dangereuses avec le pouvoir qu’à des entrepreneurs qui sont partis de rien pour construire un empire dont ils ont la responsabilité de gérer et de transmettre aux générations futures ? EADS est encore un montage politico-industriel qui a peu de chose à voir à l’esprit du capitalisme. Mais ce n’est pas un crime que d’être un mauvais patron, ou un mauvais salarié. C’est regrettable certes ! Mais il y a des « délits » ambigus, qui ne sont des fautes que d’un certain point de vue. Quelle est la pertinence et la légitimité de certaines réglementations qui font de nous tous des délinquants potentiels ?

Si nous ne regardons pas ce problème en face, nous vivrons demain dans un monde où les réglementations vont devenir si envahissantes et terrorisantes que l’activité économique elle-même sera devenue suspecte.

 Jean-Louis Caccomo,

http://caccomo.blogspot.com/

 

 

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Michel Henry 22/10/2007 15:20

La concommitance de ce texte avec l'affaire EADS permet un développement de cette réflexion sur le délit d'initié.L'ennui, c'est qu'il faut tout mettre au conditionnel, le sujet est miné.Pour avoir un peu de mémoire, j'ai eu l'impression (attention, je n'accuse pas), à l'époque, de ce que les gestionnaires d'Airbus, en bons gestionnaires, auraient soudain comprimé très sévèrement les conditions faites aux sous-traitants. Le résultat de cette opération aurait été raisonnable: la différence entre le prix de revient et le prix de vente de l'avion est du bénéfice.Le problème (toujours de mémoire), sembait être que nombre de ces sous-traitants, devant un avion très nouveau donc un travail nouveau, se seraient retrouvés sans marges de manoeuvres et dans des situations massivement limites. Le résultat d'une telle configuration est logiquement celui-ci: une grosse marge bénéficiaire pour la maison mère, donc ses actions au plus haut, et des sous-traitants incapables de livrer dans les temps. On ne pourrait désigner, dans ce cas, ces actions EADS de l'époque, que comme des colosses au pieds d'argile. Et ça, les décideurs n'auraient pas pu l'ignorer. S'ils avaient justement revendu leurs actions à ce moment là, on serait en mesure d'y voir un geste de spéculation contre son propre employeur. Dit autrement, une trahison de cet employeur.  Car, entre Lagardère et Airbus, qui est employeur de qui? vaste question... que je tranche prsonnellement ainsi: qui rapporte des sous à qui?On se souvient que lors de la campagne d'Egypte de Napoléon, le surintendant (ministre des finances de l'époque) a spéculé contre le franc. Dès son retour, Napoléon l'a fait fusiller incontinent. Si la méthode est rapide, simple, peu onéreuse, et assez efficace, on se réjouit tout de même de nos pratiques modernes moins expéditives, en ce qui concerne ceux qui auraient spéculé, consciemment, contre leur propre entreprise.Qu'ils auraient tellement désiré le faire, jusqu'à y utiliser des facilités dites d'"initiés", n'y serait que la cerise sur le gâteau de l'irrespect de l'entreprise, et de son personnel, jusqu'à la trahison.Quand à la belle arnaque (la vente providentielle d'actions "aux pieds d'argile") faite à la Caisse des Dépôts, donc à la France, elle en a vu d'autres: le petit peuple sait, dans sa sagesse infinie, que c'est toujours lui qui paie la note de ces frasques, au final.Faut il rappeller combien de telles pratiques irresponsables sont incompatibles avec le niveau de confiance qui relancera la croissance?De fait, le pire obstacle à la réussite du Président, ce n'est pas la CGT, mais les grands spéculateurs boursiers.Michel Henry