Concilier les deux sensibilités libérales

Publié le par Alain Gérard Slama

La chronique d'Alain-Gérard Slama

Le Figaro du 15 octobre 2007.

 

Les premières conclusions de la commission pour la libéralisation de la croissance française, que préside Jacques Attali, rendues publiques aujourd'hui, ont suscité une surprise. La surprise est la contradiction entre un hyperétatisme qui réveille l'utopie de la création de villes nouvelles, et un hyperlibéralisme proposant l'abrogation des lois encadrant les grandes surfaces, voire le retrait du principe de précaution de la Constitution. Cette dernière idée a été aussitôt qualifiée de « réactionnaire » par Mme Kosciusko-Morizet, secrétaire d'État à l'écologie, au nom d'un autre argument libéral - les avantages concurrentiels de l'économie de l'environnement. On ne saurait rendre plus manifeste la confusion qui règne à l'intérieur de la famille libérale française, divisée sur le rôle de l'État dans l'organisation de la société.

 

Chaque fois que l'on observe de tels flottements, on se demande si une définition globale du libéralisme est possible. On peut s'y risquer cependant, à condition de mettre en évidence deux formes de sensibilité, qu'on retrouve dans la plupart des démocraties européennes.

 

Théoriquement, le libéralisme est un antisocialisme, qui pose pour principe le primat de la liberté. Né à gauche, il est l'enfant des Lumières. Mais la postérité des Lumières s'est, très tôt, divisée sur l'autre projet de la Révolution française, qui était l'égalité.

 

Quel rapport établir entre la liberté et l'égalité ? Un partage s'est opéré sur ce sujet, au cours du XIXe siècle, entre les libéraux et les socialistes. Les libéraux se sont rassemblés autour de l'idée que la liberté est la condition de l'égalité. Les socialistes, à l'inverse, voient encore dans l'égalité la condition de la liberté.

 

Ce clivage continue à tracer la frontière entre le centre gauche, qui fait de la redistribution égalitaire un des ressorts de la reprise, et le centre droit, qui cherche à libérer les marges d'initiative des producteurs et les ressources disponibles des consommateurs.

 

 

Mais de même que les socialistes ne savent plus jusqu'où pousser les limites de l'égalité sans tuer la liberté, et, avec elle, le développement économique, les libéraux hésitent, depuis longtemps, sur les limites qui doivent être imparties à la liberté, sous peine que l'inégalité entre les hommes soit trop forte pour maintenir le lien sans lequel il n'est plus de solidarité ni de progrès possibles, ni même de liberté. Dans le déplacement du curseur entre les deux pôles, les démarches socialiste et libérale peuvent paraître parfois se confondre, et engendrer des confusions dont l'actuelle « ouverture » est une illustration (1). La droite et la gauche n'en sont pas moins radicalement opposées, dans leurs positions de départ et dans leurs conclusions.

 

Cela dit, le partage, chez les libéraux, entre deux formes de sensibilité ne doit pas être sous-estimé, sous prétexte que celles-ci ont tendu maintes fois à se rapprocher. La première fait pleine confiance à l'individu et à sa raison pour adopter les comportements et faire les choix politiques les plus conformes à l'intérêt bien compris, qui ne saurait méconnaître l'intérêt général. La priorité de l'action politique est ici de former des individus éclairés, et l'effort principal de l'État doit porter sur l'éducation, sur l'information, et sur un système d'organisation dans lequel les contre-pouvoirs répondent à deux exigences : l'équilibre - aucun groupe ne devant prévaloir sur les autres - et l'autonomie - ce qui exclut les groupes à base irrationnelle, se référant à des critères d'appartenance ethnique, religieuse ou identitaire.

 

Cette sensibilité, illustrée par Tocqueville et Benjamin Constant, n'a jamais vraiment gouverné. Elle est aujourd'hui portée par les adeptes de la régulation, exercée pour l'essentiel par le juge.

 

L'autre sensibilité libérale, décrite naguère par Lucien Jaume, remonte aux orléanistes et aux catholiques libéraux du premier tiers du XIXe siècle. C'est elle qui, de Guizot à Thiers, a dominé la vie politique de la Restauration, de la fin du Second Empire et des débuts décisifs de la IIIe République.

 

Ces adversaires de la pensée socialiste étaient des notables, conservateurs sur le plan social et progressiste en matière économique. Ils étaient attachés, eux aussi, au primat de la liberté, mais ils pensaient que l'intérêt individuel bien compris ne peut coïncider avec l'intérêt général que s'il est pensé par un État dominé par les élites économiques et sociales et par les grands corps. Autant, pour les premiers, la raison individuelle avait seulement besoin d'être éclairée pour que, comme l'écrivait Rousseau, la volonté générale ne se retourne pas contre l'intérêt général, autant, pour les seconds, il pouvait arriver que, selon le mot de Lacordaire, entre le riche et le pauvre, entre le fort et le faible, ce soit la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. Le mot-clé de cette famille est la prévention, incarnée par l'expert.

 

L'objectif d'un gouvernement libéral cohérent devrait être aujourd'hui de concilier les deux sensibilités, en évitant de céder à la fois aux excès de la régulation et aux excès de la prévention. Autrement dit, pour en revenir au rapport Attali, ni principe de précaution, ni villes nouvelles. Mais une politique fiscale incitative, destinée à encourager ceux qui entreprennent sans les dissuader d'assumer leurs responsabilités.

 

Alain-Gérard Slama

Le Figaro du 15 octobre

 

(1) Une réflexion stimulante sur ce sujet dans Le libéralisme est-il une sauvagerie ? de Pierre Zaoui, Bayard

 

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Commenter cet article

bouquery 18/10/2007 23:24

allons un effort, saluez le virtuose !