La patate chaude (2)

Publié le par Jean-Louis Caccomo

Par Jean-Louis Caccomo

Pourquoi les français, qui sont si prompts à exprimer et décliner sur tous les registres leur solidarité et leur générosité poussent-ils des cris d’orfraie à l’évocation d’une dimension financière ? Est-ce là être solidaire que de vouloir vivre au dépend des autres ? Est-ce là être rationnel de finalement payer sans s’en apercevoir car toutes les factures que l’on essaie de déplacer vainement sur l’entreprise ou sur l’Etat retombe inévitablement sur les ménages d’une manière ou d’une autre (en tant que contribuable, consommateur ou salarié). Ne cacherait-t-on pas, dans cette générosité collective affichée, un égoïsme individuel inavouable qui nous conduit à considérer comme suspicieuse notre propre liberté et à aimer la contrainte et la surveillance étatique ? Ne peut-on faire définitivement confiance aux êtres humains, en admettant enfin l’idée que la compétition n’est pas forcément antinomique avec la coopération ?

La compétition nous inscrit en effet dans un jeu complexe où le travail est divisé et nécessairement collectivisé de sorte que la valorisation de notre effort individuel dépend de l’effort d’autrui. Ce contexte compétitif, qui s’impose à la condition humaine de la même manière que s’impose à nous l’obligation de respirer, nous pousse finalement à entrer en lutte avec nous-mêmes plutôt qu’avec les autres, l’autre n’étant qu’un prétexte qui nous pousse à chercher nos propres limites. Autrement dit, me frotter aux autres me permettra de me connaître moi-même. En ce sens, mon concurrent est aussi un partenaire. La compétition n’a pas pour objectif d’écraser l’autre car il serait stupide et suicidaire de chercher à écraser celui qui vous permet d’évoluer. C’est pourquoi les économistes considèrent le marché comme un processus qui permet l’apprentissage et sans lequel il n’y aurait aucune création de richesses.

 Les systèmes de santé américains et anglais servent souvent d’épouvantail en France. En fait, l’essentiel du système de santé britannique est resté public tandis qu’il n’y a pas de « système de santé » aux USA au sens européen du terme. En effet, il n’existe pas de système unique et monopolistique (dans l’éducation comme dans la santé d’ailleurs). Mais de là à dire qu’il n’y a pas d’assurance-santé ou d’aides sociales, c’est comme si l’on disait qu’il n’existe pas d’universités ou de recherche aux USA sous prétexte qu’il n’existe pas un système public et monopolistique de l’enseignement supérieur dans ce pays. Aux USA, et au nom de la liberté, qui est le droit constitutionnel par excellence, tous les systèmes coexistent, se complètent et sont en concurrence. C’est d’ailleurs une application sage du principe de précaution : s’il n’existe pas de système optimal, alors il est dangereux d’imposer à la collectivité un système unique, notamment en monopolisant l’assurance sociale.

Il y a une assurance publique réservée aux plus modestes qui n’ont pas les moyens de s’acheter une assurance privée ; il y a un secteur concurrentiel vraiment libre pour les autres. Bien-sûr, cette distinction n’est moralement acceptable que si les individus ne sont pas enfermés a priori dans deux catégories distinctes, ce qui est le cas aux USA où la mobilité socioprofessionnelle est plus grande que chez nous. Etre modeste ne signifie pas appartenir définitivement à une caste. Cela doit être, dans une société ouverte et en croissance, un état transitoire. Dans ce contexte, l’assurance publique constitue un filet de sécurité.

 Lorsqu’un individu est parvenu à sortir de cet état transitoire, il accède à un niveau de vie qui lui permet d’acheter une assurance-maladie. Bien-sûr, il est libre de le faire (et d’exercer sa faculté de choisir sur un marché réellement concurrentiel) ou de ne pas le faire. Celui qui n’a pas pris d’assurance alors qu’il avait les moyens de le faire prend alors ses responsabilités. Il préfère arbitrer en faveur du présent à ses risques et périls. Alors bien-sûr, les inégalités vont s’exprimer : celui qui a les moyens peut choisir une meilleure assurance. Mais celui qui a les moyens peut aussi acheter une belle voiture et manger dans les grands restaurants, avoir une alimentation de meilleure qualité (ce qui nourrit son capital santé). C’est peut-être choquant de le dire ou l’écrire, mais c’est un fait qu’aucune réglementation ne peut corriger sauf à vivre dans une dictature. On ne peut pas empêcher celui qui a des moyens de pouvoir les utiliser librement. Et si par malheur, on le faisait, les incitations à travailler seraient dangereusement contrariées : pourquoi chercher à gagner un argent que l’on ne pourra utiliser librement ? Par contre, on doit souhaiter que le plus grand nombre possible d’individus ait le plus de moyens possible, notamment en libérant l’activité humaine de ses multiples entraves afin de permettre à chacun d’acquérir honnêtement (et dans le respect du droit des autres) sa part de richesse.

 Alors c’est vrai, certains ont des petites embarcations frêles et fragiles, d’autres ont des hors-bords et de somptueux yachts (ce qui donne du travail à ceux qui ont le talent de fabriquer les yachts). Mais au nom d’une lutte aveugle contre l’inégalité, nous serions tous condamnés en France à voyager dans un unique paquebot. Et si ce paquebot, c’est le Titanic… Car un paquebot suppose un équipage, c’est-à-dire un gouvernement éclairé. Et si, malgré la détection de l’iceberg, le commandant ne change ni la vitesse, ni la trajectoire…

Cette parabole nautique permet de mettre le doigt sur deux modèles sociaux fondés sur deux traditions politiques distinctes. De ce côté de l’Atlantique, on a tendance à considérer que le peuple a besoin d’un guide, d’un homme providentiel, d’un commandant suprême qui conduira le grand paquebot de la Nation. Mais si le commandant est peu compétent ou aventureux, tout le monde coule. De l’autre côté de l’Atlantique, on considère qu’une Nation est avant tout composée d’individus libres, et le gouvernement doit veiller à ce que chacun puisse construire son propre bateau et faire son propre voyage dans la vie. Ce n’est pas condamner l’idée de Nation que de laisser les individus s’épanouir car ces individus adopteront (dans leur cœur) la Nation qui leur a permis de réaliser leur projet en paix et en toute liberté. Les américains sont aussi nationalistes (ils aiment leur Nation) qu’ils peuvent être anti-étatistes (ils nourrissent une méfiance spontanée vis-à-vis de leur propre Etat, notamment de l’Etat fédéral). 

Dans un cas, on reconnaitra la tradition socialiste-collectiviste et toutes ses déclinaisons historiques qui ont conduit à la fusion entre l’Etat et la Nation (national-socialisme, communisme, social-démocratie, socialisme de marché…). Ce modèle imprègne tellement nos mentalités que nous ne parvenons plus à imaginer la Nation, la solidarité, l’éducation ou encore la santé en dehors de l’Etat. Dans l’autre cas, on aura la tradition libérale qui imprègne l’histoire et la mentalité américaine, mais dont les racines philosophiques furent européennes. Quand nous aurons fini de caricaturer, pour mieux le vilipender, le second, nous pourrons enfin réformer le premier.

  Jean-Louis Caccomo,

http://caccomo.blogspot.com/

Publié dans Société

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Michel Henry 10/10/2007 17:41

Chaque pays a et ses coutumes et modalités de fonctionnement, reconnues, établies.Celles de la France reconnaissent, depuis des siècles, un Etat fort.Ainsi, la Libération a tenu à faire vivre "égalité, fraternité" dans la vie du pays, ce qui a donné la Sécu.On peut lire que l'auteur, en vient à traiter le socialisme de DSK de "socialiste-collectiviste"... il n'y a rien de réaliste dans une telle analyse, ce n'est que de l'hystérie totalitaire libérale et du fondamentalisme fanatique.Privatiser la Sécu n'est pas une "patate chaude", mais une erreur grave, amenée par un certain fondamentalisme de la religion libéralissime, et disons le tout net, par un monôme chassieux de théoriciens "néo-conservateurs", qui n'ont que 10 ans de retard sur Wolfowitz.Par exemple, aujourd'hui la plupart des contrats de travail sont ouverts exonérés de "cotisations sociales", et ceci largement à hauteur finale du trou de la Sécu. Mr Caccomo nous expliquera comment les assurances privées accepteront de maintenir le service avec de telles réductions de cotisations (ex: tous les plus de 50 ans).  Avec les assurances privées, il n'y aura pas de couverture de santé pendant les heures supplémentaires, exonérées elles aussi depuis peu. Ainsi, de fait, ces emplois exonérés seront effectués par des salariés qui devront se couvrir eux-même. On ne peut pas toucher qu'à la moitié de l'ensemble de ce système complexe, sans déclencher des catastrophes.Comment reconnaître ces "néo-cons" français? facile: ils ne parlent que de "charges" sociales; alors que ce mot de "charges" n'apparait jamais nulle part sur aucune fiche de paie; ce qu'on y lit, c'est le mot "contributions" et c'est une toute autre manière de vision citoyenne. Plus fière, consciente et digne.Les Américains peuvent aller se brosser avec leurs systèmes à 2 vitesses, aussi bien pour la santé que pour l'éducation; leurs services publics sont tout sauf valorisants. Nous avons une autre idée de la société idéale, qui est à la leur ce que notre TGV est à leurs trains. La France est un des pays au monde où les citoyens sont le plus attachés aux fondamentaux de leur société.Ainsi, l'on ne peut que convier Mr Caccomo à se présenter aux prochaines élections et défendre la privatisation de la sécu: rien ne vaut l'expérience directe.Mais surtout les amis: restez bien à l'abri, laissez le partir devant, et ne pariez pas qu'il pourra faire seulement 10 mètres sous un tel étendard.Michel

DARGELAS Bernard 10/10/2007 01:24

quelle belle analyse, cette sociale democratie a pourri toute volonte, nous a fait vivre a credit, nous ne remboursons que les interets des multiples emprunts, ceci pour detenir le pouvoir, le peuple anesthesie dit bravo, maintenant que l'on veut reformer, cette part dependante ne veut pas partager. pouquoi? par egoisme, parce qu'ils ne veulent pas penser aux enfants qui paieront nos dettes, pourtant ce sont les memes de soixante huit qui parlaient du partage, c'est bien connu il n'existe que des intellectuels de gauche, detenant la connaissance et le savoir, eux seul ont la capacite de resoudre tous les problemes pour ce bon peuple. je n'ai plus aucune confiance au genre humain predateurs, destructeur de notre belle terre. c'est toujours la loi du plus fort, c'est l'irrespect, il fut un temps a la bonne education nous disions : les autres et moi: maintenant; c'est moi et les autres; ou bien ; untel au lieu de Monsieur ou Madame. ecoeurant.