La gauche peut-elle enfin sortir de la langue de bois?

Publié le par André Grjebine, pour Le Figaro

Par André Grjebine, directeur de recherche à Sciences Po-Ceri. 
Le Figaro.fr, du Ier Septembre

 
Les appels à la refondation de la gauche se multiplient. La plupart d'entre eux font penser à ces opérettes où les protagonistes clament : « Courons, courons ! » en restant sur place. Les uns vantent les mérites d'une unité factice des socialistes, sans jamais dire pour quoi faire.
 
Les autres entendent moderniser la vieille langue de bois marxisante au nom de l'altermondialisme et de l'antilibéralisme. Les troisièmes mettent en avant des concepts fumeux comme la démocratie participative.
 

 
Avant d'aller plus loin, les socialistes seraient bien inspirés de se demander ce qui empêche la gauche française de connaître l'évolution positive d'autres gauches européennes.
 
Pour quiconque observe le comportement des sociaux-démocrates scandinaves la réponse paraît évidente, ce qui n'implique pas que le remède le soit : les socialistes français, et a fortiori les autres composantes de la gauche, se sont enfermés dans un discours manichéen d'inspiration marxiste, qui a longtemps permis à la droite de se positionner par rapport à ce discours. Les frontières politiques opposaient ainsi des options inconciliables résultant d'idéologies antagonistes, plutôt que des approches pragmatiques de problèmes concrets.
 
Nicolas Sarkozy a rompu cet affrontement idéologique stérile en situant son projet dans le réel : « Je dis ce que je ferai et je ferai ce que je dis. » Son projet est ainsi devenu à proprement parler discutable, c'est-à-dire accessible à une critique objective, opportunité que les socialistes n'ont guère saisie pendant la campagne électorale, se contentant de le condamner au nom d'un manichéisme simpliste. Ce faisant, il a néanmoins rendu un service inestimable à la gauche en rendant problématique la stratégie de la langue de bois dans laquelle elle se complaisait.
 
Il n'en demeure pas moins que sortir de la langue de bois est un processus délicat. Celle-ci n'est pas une pièce rapportée que l'on peut introduire ou supprimer dans un discours du jour au lendemain. Les acteurs politiques en ont fait une composante de leur stratégie.
 
Ceux d'entre eux qui font les premiers pas pour situer leur action dans le réel deviennent des cibles pour leurs concurrents adeptes de la surenchère. Les militants et les sympathisants ont, pour leur part, adapté leur perception de la société en conséquence.
 
Ils tendent à suspecter de vouloir passer à l'ennemi quiconque prétend récuser le manichéisme ambiant. Toute remise en question leur paraît d'autant plus redoutable que, dans un temps de désarroi où le sens de la vie et les valeurs sont à redéfinir, l'appartenance à une famille idéologique tient lieu de substitut. La langue de bois leur sert souvent de clef de lecture de la société, les amenant à négliger les informations susceptibles de contredire le discours auquel ils adhèrent. Cette autocensure les empêche, par exemple, de voir que s'opposer globalement à la mondialisation ou au libéralisme n'a de sens que dans l'abstraction. Une remise en question de la langue de bois suppose donc un véritable changement, non seulement de la conception du monde dominante à gauche, mais également des habitudes de penser.
 

 
Pour réconcilier la gauche avec le réel, le premier pas est sans doute de renoncer à son identification au bien et celle de la droite au mal. Dans une société qui n'est pas fondée sur une croyance transcendante, Dieu ou le sens de l'histoire, il n'y a pas de valeurs intrinsèquement bonnes. Il ne peut y avoir que des préférences - faut-il privilégier la liberté des individus ou la solidarité sociale ? etc. - et des instruments d'action. Ce qui n'interdit pas à une société d'admettre des principes constitutifs en reconnaissant que d'autres sociétés peuvent en avoir d'autres. Ainsi, la séparation de l'Église et de l'État en France.
 

 
La remise en question d'un manichéisme archaïque rendra nécessaire le rétablissement de la distinction entre les valeurs et les mesures les plus adéquates pour les mettre en oeuvre. Pour ne prendre qu'un exemple, il ne s'agira plus de savoir si la sélection dans les universités ou l'augmentation des droits d'inscription seraient ou non spécifiquement « de droite », mais de mesurer si une telle réforme, assortie de bourses conséquentes, comme aux États-Unis, serait ou non favorable à l'accession des moins favorisés à des études supérieures susceptibles de leur ouvrir les emplois auxquels ils aspirent.
 
La définition d'un véritable projet réformiste a toujours buté en France sur le mélange de cynisme et de mauvaise conscience qui déterminait le comportement des socialistes à l'égard de l'extrême gauche. Cynisme, quand il s'agissait d'élaborer un programme ayant pour principal objectif de séduire les communistes, considérés comme un allié nécessaire pour accéder au pouvoir. Mais également mauvaise conscience par rapport à une extrême gauche perçue comme plus révolutionnaire, plus à gauche - et donc meilleure -, alors qu'en prônant l'impossible celle-ci a toujours empêché les réformes mises en oeuvre dans les pays sociaux-démocrates.
 
Il est vraisemblable qu'une telle mutation entraînera une recomposition de l'échiquier politique français.
 
Elle modifiera des frontières qui ne tiennent plus qu'à des habitudes et fera découvrir que certaines alliances sont contre nature et que bon nombre de personnes se sont trompées de camp.
 
Il n'est pas exclu que cette clarification provoque une cassure d'un PS qui réunit aujourd'hui des réformistes conséquents et d'autres qui ne parviennent pas à sortir d'un manichéisme hérité de leur passé marxiste. Il est probable que le sauvetage d'une gauche moribonde est à ce prix.

Publié dans Vie politique

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marc d HERE 03/09/2007 22:51

L'UMP observe une "droitisation" du PSDeux responsables de l'UMP, Patrick Devedjian et Dominique Paillé, ont estimé qu'on assistait à une "droitisation" du PS, au lendemain de l'université d'été du Parti socialiste. Jean-Marc Ayrault, président du groupe des députés PS, et le premier secrétaire François Hollande, "nous expliquent que la politique de Nicolas Sarkozy sur les retraites ou sur les 35 heures est la bonne", a ironisé sur la chaîne Public Sénat le secrétaire général adjoint de l'UMP, Dominique Paillé. Pour lui, il y a "inévitablement une droitisation (...) de la direction du PS ou des gens qui comptent au sein du Parti socialiste". "C'est la démonstration que nous avons raison sur la politique que nous menons", s'est-il félicité.(Avec AFP). 

Dominique Thomas 03/09/2007 21:32

Les déclarations de Manuel Valls ce soir sur ITV étaient à cet égard les bienvenues. Il a su expliquer ce que signifiait pour lui être de gauche dans le monde et la France d'aujourd'hui et ce sans langue de bois. Les ministres d'ouverture, les missions confiées à Rocard, Lang ou Védrine, la politique de sécurité, une vraie police de proximité, la relance et la dette,une gauche solidaire et soucieuse des inégalités inévitables dans une économie de marché, mais non corporatiste et sans angélisme. Ouf ! les notions de droite et gauche si on les pense MODEF-CGT sont caricaturales et archaïques, mais il reste des points de divergence forts sur lesquels le Centre (le MODEM) a tenu un discours clair et audible puisque F Bayrou a fait le score que l'on sait. Que les jeux politiques locaux aient mis fin à l'expérience est une fatalité qu'effectivement seule la proportionnelle permettrait d'éviter. Que le PS explose relève du mal nécessaire, ce n'est pas un drame. Qu'un vrai parti de gouvernement et de gestion avec des valeurs et des convictions qui ont souvent leur origine à gauche apparaisse et ce sera une alternative crédible à la politique actuelle. vivement demain !

Michel Henry 03/09/2007 10:03

Un texte qui décrit combien le schéma "gauche-droite" est dépassé, pour finir avec ceux qui se sont "trompés de camp": ouvrir sur un nouveau schéma, pour conclure avec l'ancien, c'est pourtant le reflet de la situation telle qu'elle est au fond.On peut penser que ces camps gauche-droite existent bel et bien, en étant dépassés, sur le fond; mais tant qu'il n'y aura pas plus de proportionnelle, ces schémas resteront figés. Je pense qu'il y a d'abord des écoles de pensées: chaque famille politique fonctionne avec ses racines, ses acquis, ses préférences. Et ses intérêts. Si le Centre existe, alors droite et gauche se retrouvent repoussées sur leurs bases propres. C'est pourquoi ces 2 "camps" préfèrent la bipolarisation du paysage politique, et redoutent la proportionnelle.Exemple: - credo du MEDEF: "on paye toujours trop de salaires".- "on ne paye jamais de salaires assez élevés" (Henry Ford, 1907)Le Centre, en défendant le respect de l'humain, se situe plus proche de l'inventeur de la Ford T, que de la pensée patronale actuelle.Le Centre a toute sa place pour exister politiquement. Mais sans proportionnelle, il ne peut que jouer les satellites et voitures-balais.Tout le monde se veut au Centre: Sarkozy en digérant le centre-droit, et en embauchant quelques ténors du centre-gauche (par dessus le MoDem). Le PS, qui court après ses partenaires européens sans écouter sa propre base. Existe-t-il, sur ce terrain stratégique et convoité, des centristes vraiment indépendants de la droite et la gauche? et si oui, ont-ils le profil suffisemment guerrier pour pouvoir résiter aux invasions de leur espace politique des 2 côtés? et assez d'imagination pour pouvoir devenir le premier espace politique nouveau depuis l'an 2000? Tout ceci ne peut se résoudre que concretement: ainsi, les modes de scrutins favorisent la concurrence des 2 grands camps, et le centre, sans proportionnelle, n'a guère de chances.Michel Henry