Les vertus de l'Union Méditerranéenne

Publié le par Alexandre Adler pour Le Figaro


par Alexandre Adler  pour Le Figaro du 14 juillet


Chacun se souvient de l'excellente coutume romaine qui consistait à faire accompagner tout général victorieux auquel était accordé le triomphe par un simple légionnaire qui lui murmurait des propos désagréables afin qu'il conservât la tête froide. Au milieu d'une série ininterrompue de succès diplomatiques petits et parfois grands de notre nouveau président, je m'autodésigne pour jouer le rôle de l'affreux légionnaire sceptique.
 
Il y a, en effet, un sérieux obstacle sur la route de notre nouvelle diplomatie, et c'est en même temps son projet le plus ambitieux et peut-être le plus fécond que nous ayons à proposer : il s'agit de l'Union méditerranéenne. Commençons par en souligner les incontestables vertus. Celles-ci sont au nombre de quatre.
 
Première vertu : on sort par le haut du processus, dit de Barcelone, qui n'était qu'un arrangement pragmatique et sans mécanisme de propulsion. Entre les cinq États du Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie, Mauritanie et Libye) et cinq interlocuteurs privilégiés de la façade sud de l'Union européenne (France, Espagne, Italie, Portugal et Malte). Cette fois-ci, le dialogue pourra se poursuivre dans le cadre de deux institutions bien définies (Union européenne et Union méditerranéenne) avec le clair objectif de rendre compatibles les deux organismes supranationaux, vers une zone de libre-échange et de coopération vraisemblablement diplomatique et même militaire. Il sera fait en outre obligation aux membres maghrébins de l'UM de développer entre eux des accords internes du libre-échange et de coopération qui forceront doucement mais fermement Marocains et Algériens à mettre fin une fois pour toutes à leur rivalité.
 
Deuxième vertu : sur un plan philosophique plus large, le nouveau mécanisme énonce de manière implicite que les différents secteurs géographiques du monde musulman appartiennent à des espaces plus vastes, qu'ils partagent avec des non-musulmans. En somme, il serait naturel qu'Indonésiens et Malaisiens s'insèrent complètement dans une Asie nouvelle avec la Chine et le Japon, que Pakistanais et Bangladais retrouvent avec l'Union indienne leur ancien espace de civilisation, unifié avant la grande Partition de 1947 et que les musulmans de la Méditerranée retrouvent avec les Européens une communauté de destin, déjà proclamée en son temps avec l'ouverture du canal de Suez, par le khédive d'Égypte, Ismaïl, puis plus récemment par le roi Hassan II du Maroc.
 
Troisième vertu : en Méditerranée orientale, ce même mécanisme oblige, par sa logique même, Israël et tous ses voisins à se reconnaître mutuellement s'ils veulent accéder aux importants marchés européens qui leur seront pleinement ouverts.
 
Quatrième vertu enfin : l'UM est un précédent excellent pour proposer ensuite une Union eurasienne à la Russie, à l'Ukraine, au Caucase et à l'Asie centrale, dont la conclusion serait à tout le moins aussi stratégique pour l'avenir de notre continent européen.
 
Pourtant, le projet bute sur un obstacle tout à fait sérieux. Il apparaît dans sa généreuse ambition à long terme comme un mécanisme à court terme consistant à se débarrasser tout de suite de la candidature turque à l'UE, et même peut-être, un peu plus tard, à ajourner en faveur de l'UM les candidatures de cinq ou six micro-États balkaniques issus de l'éclatement yougoslave. Si tel devait être le cas, l'obstacle à court terme l'emporterait très vite aux yeux de nos partenaires européens sur les visions étoilées du long terme.
 
Tout d'abord, il faut rappeler que la question maghrébine est d'abord et avant tout un impératif pour la France. En revanche, l'entrée de la Turquie est jugée stratégique pour assurer la stabilité de la région la plus dangereuse de la planète : le vieux Moyen-Orient des Britanniques, qui s'étend sur les ruines de l'Empire ottoman de Gaza à Kaboul. Pour l'Angleterre, pour l'Allemagne, qui règle en outre ses rapports futurs d'intégration avec sa première communauté immigrée, pour toutes les forces laïques de l'Europe qui admirent dans le kémalisme une réponse prophétique et singulièrement courageuse à l'évolution nécessaire de toutes les sociétés musulmanes de la planète, pour la Grèce enfin, dont la principale banque est aussi devenue la première banque de Turquie, une mise à la porte des Turcs est inacceptable. Le Vatican s'est rallié à cette position.
 
Si donc le veto français, chaudement applaudi par tous les cagots de l'Europe qui, décidément, n'aiment pas Ankara pour sa démocratie et sa modernité, devait permettre de mettre le seul État musulman laïque de la planète à la porte de l'Europe, il n'y aurait plus aucune bonne volonté chez nos partenaires les plus proches pour donner sa chance à l'Union méditerranéenne (ni non plus au déficit français). Si en revanche une Turquie candidate, au terme d'une quinzaine d'années, à l'appartenance pleine à l'Europe était rassurée dans l'axe principal de sa stratégie nationale, elle serait l'alliée indéfectible de la France pour la réussite de cette nouvelle entreprise méditerranéenne, qui deviendrait alors un objectif légitime de fierté pour notre diplomatie.

Alexandre Adler

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marc d HERE 01/08/2007 23:38

Le président égyptien Hosni Moubarak, en visite en France, juge "excellente" l'idée d'une Union méditerranéenne soutenue par Nicolas Sarkozy, même si elle "a besoin d'être étudiée". "Nous n'allons pas parler des détails maintenant parce que nous sommes encore en train de réfléchir à cette initiative, nous espérons qu'elle réussira et nous pensons qu'elle sera également dans l'interêt des pays de l'Afrique du nord et de l'Europe", a-t-il ajouté.(Avec AFP).