Lettre perplexe (10)

Publié le par Gilbert Veyret

par Gilbert Veyret......


Mon cher Hudzack.

Je reprends la chronique de ce pays fascinant, déroutant, irritant qu’est la France, après une assez longue absence. J’ai préféré en effet suivre de loin ses campagnes électorales, afin de me tenir à l’écart de toute prise de position partisane. Je suis en effet autant attaché à mon statut d’observateur neutre qu’un agent de services publics français peut être attaché au sien.

Car on ne peut pas aborder innocemment cette phase aussi passionnée de la vie politique  française.

Là où un électeur américain élit seulement un intendant à qui on demande surtout de s’occuper le moins possible de la vie des citoyens, un Français est invité à choisir les forces du bien contre celles du mal.

Il y avait cependant un point commun entre tous les candidats. De M. Le Pen à M. Besancenot, en passant par S. Royal et N. Sarkozy, ils étaient tous pour « le Changement », y compris par rapport à ce qu’ils avaient fait ou soutenu antérieurement. Dans un pays marqué par une très grande continuité des politiques extérieures, économiques et même sociales depuis plus de vingt cinq ans, un tel prurit du changement à de quoi surprendre. Mais ce n’est pas la première fois que je constate qu’entre les mots et les choses, les Français choisissent généralement le premier terme. C’est bien pour cela qu’un pourcentage non négligeable d’entre eux a longtemps voté pour des candidats communistes, trotskistes ou d’extrême droite, dont les programmes les auraient terrifiés s’ils avaient eu l’ombre d’une chance d’être mis en œuvre. Mais ils ont, pour la plupart,  renoncé à ce petit  jeu dangereux, lors des dernières consultations. Peut-être ont-ils espéré, à cette occasion que la politique pouvait les concerner, leur proposer des choix et ne pas être une simple amulette.

 

Conscients de l’importance des enjeux, les électeurs ont donc voté en masse aux deux tours de la présidentielle. Non moins conscients du primat de la fonction présidentielle, et du rôle résiduel du Parlement, ils se sont beaucoup moins déplacés pour les législatives qui suivaient.

Ils ont juste fourni au Président Sarkozy la majorité dont il avait besoin, sans faire de zèle. Ils ont même accordé un lot de consolation aux socialistes, défaits à l’issue de la présidentielle, en élisant 50 députés socialistes de plus que dans l’Assemblée précédente.

Deux interprétations peuvent être donnés à cette inversion de tendance enregistrée entre le premier et le deuxième tour des législatives.

L’une assez positive est conforme à la philosophie  des contre pouvoirs d’Alain. Les électeurs ont voulu amener une forte opposition  parlementaire afin de freiner toute tentation d’excès d’un pouvoir  exécutif sans contre poids. La deuxième interprétation serait plus… utilitariste. Les socialistes, en particulier Laurent Fabius,  ont su habilement faire porter les débats de deuxième tour autour d’un vague projet de TVA sociale que le gouvernement n’a pu démentir sans pour autant le confirmer. Comment,  se seraient insurgés de nombreux électeurs ; nous présenter déjà l’addition, alors que nous n’avons même pas pu encore goûter au festin de promesses, faites par le nouveau président !

Il est d’usage de récompenser les électeurs pour leur bon choix  et de ne leur présenter la note que bien plus tard, lorsqu’ils ont déjà oublié le goût de mets, généralement saupoudrés à doses homéopathique.  C’est d’ailleurs à ce moment que les électeurs décident habituellement de changer de gouvernement, à la prochaine occasion. Les gouvernements français ont, le plus souvent, tenté d’éviter cette sanction en repoussant la charge de la dette accumulée sur les petits enfants des électeurs actuels. Au rythme actuel d’aggravation de cet endettement, on en serait plutôt maintenant aux arrière- petits enfants !

 

Malgré leurs réticences à la mondialisation, les Français ont largement introduit dans leurs mœurs politiques une « pipolisation », très inspirée de pays où règne la presse tabloïde. La vie privée, les relations personnelles, fussent-elles sulfureuses,  des responsables politiques distrayaient les dîners en ville du « Tout Paris » mais ne sortaient pas de ces cercles d’initiés. La digue semble définitivement rompue. Que faisait Madame Sarkozy le jour du deuxième tour de l’élection présidentielle, où elle n’aurait pas voté ? Madame Royal aurait elle décidé de se présenter à la Présidentielle pour se venger d’une éventuelle infortune conjugale ? N. Sarkozy choisissait le yacht d’un ami riche pour prendre quelques heures de repos, à l’issue de son élection et feignait de s’étonner de la nuée de photographes, vols d’hélicoptères, captant ces moments décisifs pour l’avenir de la nation, avec des commentaires d’une rare vacuité, lors de son jogging quotidien.

 Je ne pourrai que conseiller aux intellectuels français de remplacer leurs abonnements aux revues « Esprit », « Commentaires » ou « Les Temps modernes » par des abonnement à  « Voici » ou « Gala » plus susceptibles de les mettre au cœur de la vie politique et des principaux lieux de décisions. Mais le génie littéraire des Français pourrait bien sublimer cette tendance au voyeurisme que d’autres vont recueillir dans les caniveaux.  A vrai dire, la rupture affective et politique entre S. Royal et F. Hollande aurait très bien pu inspirer une tragédie de Corneille avec plus de hauteur de vue qu’une série américaine......
 A suivre......

Gilbert Veyret

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Fred 29/06/2007 15:53

J'ai une troisième explication pour le "lot de consolation", qui était d'ailleurs celle de l'Ined le 18 juin et qui me conduisait dès le 11 mai à pronostiquer 204 députés de gauche (je me suis trompé de 2...) . Elle repose sur les effets conjoints des mouvements de population depuis le découpage électoral et sur la recomposition politique avec un FN vampirisé et un modem qui penche à gauche.concrètement, quand on regarde les résultats dans le détail :Les "banlieues très populaires", en premières couronnes des villes, ont perdu leur population la moins défavorisée avec pour conséquence d'élire des députés de gauche avec très peu de voix.Les villes moyennes périurbaines ont contruit du pavillonnaire et vu s'installer des classes moyennes inférieures, rejetées par l'explosion du foncier en centre-villes.  Dans ces secteurs, l'effondrement du FN a bénéficié à plein à l'UMP qui devrait gagner l'an prochain beaucoup de villes moyennes que la gauche conservait grâce au Front.Les secteurs ruraux sont ceux qui ont envoyé l'essentiel les 110 députés UMP du premier tour en bénéficiant du retrait du FN. Ces secteurs ont  "neutralisé" un grand nombre de voix de droite s'exprimant au-delà des 50% (jusqu'à 15 points "inutiles")Enfin, les centre-ville, caractérisés par une grande mixité sociale dans un parc majoritairement locatif , ont basculé à gauche dans une alliance objective avec un électorat centriste plutôt aisé et intellectuel et moins individualiste que dans les autres secteurs. Si l'on excepte Marseille, Nice et Toulon, cette alliance a permis au PS de gagner dans toutes les villes-centre de plus de 100 000 habitants.

Jean-Pierre 29/06/2007 09:46

Pipolisation, je ne sais pas. Par contre, pourquoi demander aux français de se déplacer pour élire un député, alors la Loi se fait de plus en plus autour d'une table avec des syndicats qui représentent peu de monde, en tout cas pas les électeurs. On l'a vu tout récemment avec le projet de loi sur les universités. Alors que le débat et l'amendement auraient dus se faire à l'Assemblée, que nenni, tout se discute avant. Alors se déplacer, mais pourquoi donc ?