L'heure de la rénovation politique a sonné

Publié le par Michel Wievorka

On m'envoie cet article du sociologue Michel Wievorka...

La campagne présidentielle a eu valeur cathartique, et, en quelques
mois, la France est passée d'une rive à une autre. Hier encore,
sociologues et politologues, à juste titre, parlaient de crise de la
représentation ou de déficit du politique. C'est fini, et personne ne
s'y trompe : notre pays est engagé dans une immense mutation de son
système politique, et nous pouvons maintenant dessiner les contours
de nouveaux rivages, sur lesquels nous avons fait déjà plus que poser
un pied.

La droite, la première, a engagé sa mue. Sous la direction de Nicolas
Sarkozy, l'UMP se présente comme un grand parti populaire, moderne,
et dont les orientations se clarifient, même si la cohérence n'est
pas la première qualité des déclarations de son leader. Libéralisme
économique, ouverture sur le monde et sur l'Europe, valorisation de
l'autorité, références fortes à l'idéal républicain, promotion du
travail - plus que des travailleurs -, un modèle s'ébauche à droite,
avec ses contradictions, certes, mais avec une netteté suffisante
pour mobiliser un vaste électorat. Le déclin du Front national est à
mettre à l'actif de ce modèle en gestation, ce qui peut inquiéter -
on parlera alors de lepénisation du discours de la droite - mais
aussi rassurer - on se réjouira de ce déclin, et on envisagera même,
à la limite, un scénario "italien", en référence à Gianfranco Fini,
parti du fascisme pour finalement intégrer son parti, l'Alliance
nationale, au sein de la droite classique et rejoindre Silvio
Berlusconi.

La gauche a pris du retard, mais elle ne pourra plus différer son
aggiornamento bien longtemps. Elle n'a en effet pas d'autre avenir,
si elle veut gouverner, que de se positionner comme une force
d'inspiration social-démocrate, et de l'assumer. De ce point de vue,
d'importants obstacles se sont dissipés ces derniers temps. Pour la
première fois depuis longtemps, la gauche de la gauche accepte de
voter pour la candidate du PS, qui ne leur court après en aucune
façon - la raison en est l'hostilité à Nicolas Sarkozy, et pas les
perspectives de réformes et de changements négociés qu'apporterait
une victoire de Ségolène Royal. Quant au PCF, il est sorti de la
société pour entrer dans l'histoire, il n'exerce plus aucun attrait
idéologique.

Il reste au PS à en finir avec les carences accablantes de son
leadership, et à préciser les contours du modèle qui s'impose d'une
gauche moderne, adaptée à son époque, soucieuse d'efficacité
économique et de solidarité sociale, ouverte sur l'Europe et
confiante dans la capacité de notre pays à tenir son rang dans la
mondialisation - une gauche juste et humaniste, reconnaissant la
diversité et agissant pour étendre l'espace des droits et des
libertés. Le nouveau PS ne sera pas social-démocrate, au sens
strict : il y faudrait des syndicats puissants, sur lesquels il
pourrait s'adosser, et pas seulement dans le secteur public ou
assimilable, où se concentre la majeure part de nos maigres 8 % de
salariés syndiqués. Mais son orientation générale se situera de ce côté.

La campagne de Ségolène Royal n'a pas toujours été cohérente. Mais le
point auquel elle aboutit, à la veille de l'élection, fait qu'elle
incarne nettement sinon le modèle, du moins le projet, devenant
réaliste, d'une variante française de la social-démocratie. La
bipolarité de notre système politique est encore imparfaite, compte
tenu de l'avance prise par l'UMP dans sa transformation. Mais le
retard de la gauche, sauf pour elle à sombrer purement et simplement,
pourrait être comblé rapidement, quel que soit le résultat de
l'élection présidentielle. Pour le PS, le cycle inauguré en 1971 avec
le Congrès d'Epinay est bouclé, une nouvelle ère est engagée.

Les 18,5 % de François Bayrou au premier tour de l'élection
présidentielle ne viennent-ils pas brouiller cette image d'une
recomposition de l'opposition gauche/droite ? Certainement pas ! Il
n'est pas exclu, tout d'abord, que son succès ait été pour
l'essentiel conjoncturel, fruit, dans cette hypothèse, d'une
exaspération passagère d'électeurs se préparant ensuite à rejoindre
la gauche, ou la droite. Et s'il s'agit, avec la formation du Parti
démocrate qu'il vient d'annoncer, d'une tentative de créer une
troisième force, qui serait centriste, ni à droite, ni à gauche,
alors, le pari de François Bayrou risque de s'avérer intenable. En
effet, le mode de fonctionnement de nos institutions ne favorise pas
le pluripartisme, et la nouvelle formation risque vite de continuer à
jouer les supplétifs, de la droite, ou de la gauche, ou
alternativement selon les circonstances - ce dont François Bayrou ne
peut pas se satisfaire.

Par contre, si le pari est d'ouvrir une troisième voie, de constituer
un centre-gauche, de se définir par un contenu positif et pas
seulement par un positionnement intermédiaire, de type "ni-ni",
alors, tout change. Car le nouveau parti de François Bayrou devient,
dans cette perspective, un élément moteur de la modernisation de la
gauche, à laquelle il apporte du dehors, si on peut simplifier le
raisonnement, le plus de "démocratie" qu'annonce son nom, laissant au
PS le soin d'incarner plutôt le côté "social". C'est ce qu'ont
indiqué, à leur manière, Michel Rocard et Bernard Kouchner, et c'est
l'idée à laquelle in fine Ségolène Royal semble s'être ralliée, en
mobilisant Daniel Cohn-Bendit à ses côtés, en faisant connaître son
désir de débattre avec François Bayrou, qui lui-même s'en est dit
d'accord, et en participant à un échange de vues de bonne tenue qui a
eu lieu le 28 avril.

Deux modèles se présentent ainsi, témoignant d'un renouveau de notre
système politique, dont ce n'est pas un paradoxe que de dire qu'il
pourrait à terme être bipolaire (gauche/droite) tout en reposant sur
trois forces politiques principales : une gauche issue de
l'aggiornamento du PS, un centre-gauche né des attentes de
l'électorat de François Bayrou, et une droite populaire et libérale.

Cette perspective tente plus ou moins un électorat qui pourrait se
reconnaître dans le projet d'une social-démocratie à la française.
Mais au sein de cet électorat potentiel, certains hésitent, et
résistent à l'idée de voter pour Ségolène Royal, du fait de sa
personnalité et de sa campagne, mais aussi et surtout parce qu'ils
pensent qu'une purge radicale ne peut être que salutaire - après
tout, Romano Prodi ou Tony Blair ne l'ont emporté qu'après plusieurs
années de Silvio Berlusconi ou Margaret Thatcher. Pourtant, la gauche
hésitante doit maintenant faire son choix. S'abstenir, et donc
attendre cinq ans pour envisager de (re)venir aux affaires ? Ou bien,
et ce sera ma position, faire preuve d'optimisme, considérer que la
qualité du dialogue qui s'est noué entre Ségolène Royal et François
Bayrou est un encouragement pour l'avenir, et refuser de jouer la
carte risquée de la droite salutaire.
Michel Wieviorka

Publié dans Vie politique

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Marc d HERE 11/05/2007 07:16

Eh oui, idées projets....Cela peut désorienter ceux pour qui la politique c'est....habitudes,intérêt.....
Foi, évangile dis-tu...Tu es le seul à en parler sur ce blog...

bouquery 11/05/2007 01:10

Encore une petite leçon au collègue ! Tu fatigues pas Marc ? Idées, projets ? On n' entend que révélation, foi, évangile...Sarko est déja trahi.
jmb

Marc d HERE 08/05/2007 23:18

Bruno Lamothe, je ne parle pas pour Bockel qui n'appartient d'ailleurs pas à IES.....Donc ne vous en prenez pas à lui à travers moi.....
Je pense que le projet de Sarkozy est plus adapté à ce dont la France a besoin que celui (d'ailleurs bien flou)  de Ségolène et du PS..... plusieurs articles pour expliquer cela sur ce blog....Je pense aussi que la campagne de la candidate a été une mauvaise campagne (au départ elle avait tout pour gagner, les Français voulaient le changement...) et surtout une campagne négative tournée vers la critique de l'homme Sarkozy et non pas sa politique, et voulant essentiellement FAIRE PEUR aux Français.....Ce que vous avez fait d'ailleurs dans votre commentaire précédent....C'est à peu près votre seul argument (avec l'insulte, évidemment....) mais vous avez vu, ça ne marche pas....
Essayez de faire de la politique autrement, en défendant des idées et des projets....C'est plus difficile, mais vous verrez c'est interessant....

Alexandre 08/05/2007 22:30

Plus que de gauche, lorsque l'on est progressiste, qu'on veut enfin faire cesser le chomage de masse, faire entrer la France dans une économie de progres pour tous, eh bien oui, on soutient le seul programme de mouvement et de changements qui s'inspire des pays qui ont réussi, à savoir la Grande Bretagne mais aussi la Suede, la Finlande, les Pays Bas, le Danemark, l'Espagne, et plus recemment l'Allemagne; Alors plutot que de vivre dans des reves passéistes, dépassés et sans aucune chance de progres, assumons les changements, portons les, et peu importe si ces modernisations viennent d'un parti étiqueté de droite car cela n'a plus aucun sens, si la gauche c'est le mouvement et le progres, alors ceux qui aujourd'hui se disent de gauche n'ont plus rien à voir avec cette vision, car ils ne sont que conservatisme, peur de l'avenir, protection stato-centrée et douce regression. L'immoralité aujourd'hui est de critiquer des progressistes qui font confiance aux reformes proposées par le seul candidat du mouvement, reformes indispensables pour plus tard promouvoir une quelconque politique progressiste. Quand on a sur soi le poids de 30 ans d'echec, de droite ou gauche, echec qui ont conduit à un tel chomage de masse, à une telle deterioration des services oublics et des services sociaux, et surtout echec qui a conduit à une telle dette, dette qui n'a même pas fincancer des investissements pour l'avenir mais seulement des politiques ringardes et inefficaces et des frais de fonctionnement, alors avec ce poids d'eches on ne juge pas ceux qui veulent promouvoir des solutions qui ont reussi partout ailleurs, car les scandinaves, et le benelux ne sont pas que je sache de demoniques "ultra-liberaux capitalistes" qui laisseraient deperir de pauvres gens ...

Bruno Lamothe 08/05/2007 22:15

On sent bien la perspective toute Bockelienne d'une place dans un prochain gouvernement chez son ami Sarkozy.
Et dire que ca se dit "de gauche"...