Lettre Perplexe (8)

Publié le par Gilbert Veyret

 

Publiée avec un léger retard…..

 

Pour le moment les candidats ont des préoccupations plus prosaïques qui les dispensent d’avoir à faire ces choix essentiels ; c'est-à-dire faire de la politique. Comment vont-ils débattre et avec qui pour affronter ce deuxième tour ?

Ce qui aurait pu être la confrontation  de deux visions de l’avenir tourne donc actuellement au mauvais Vaudeville, tel que les adorent les médias et des téléspectateurs qui tentent d’y retrouver le style de leurs  émissions favorites, notamment des « realities shows ».

Dans la ligne de leurs séries sentimentales les télévisions auraient pu titrer «  Ségolène devra-t-elle rencontrer François secrètement  à cause de la jalousie de  Nicolas » ou dans le style cape et épée

«  La félonie de Bayrou  privera-t-elle Sarkozy de sa victoire attendue au deuxième tournoi ».

Mais la rencontre a bien eu lieu. Les médias en parlent déjà moins  puisque Ségolène Royal et François Bayrou ont eu le temps de parler du fond, ce qui parait assez ennuyeux et fait moins d’audience que le suspens  et la polémique qui l’ont  précédée.

Le poids des médias et leur goût pour la mise en scène n’aura jamais été aussi déterminant et frustrant.

Les chaînes de télévision principalement croient  que la capacité d’attention du téléspectateur moyen ne dépasse guère la durée d’un spot publicitaire et que leur niveau de préoccupations ne peut pas dépasser celui des contingences quotidiennes.

Les interviews des journalistes ou les questionnements en direct du  public sont donc hachés en petites questions anecdotiques censées traiter des problèmes des «  vrais gens », mais qui empêchent toute formalisation un peu élaborée de la pensée des candidats. Toute irruption dans une sphère géopolitique  ou prospective serait perçue comme des abstractions intellectuelles destinées à évacuer les  préoccupations quotidiennes des Français et risquerait de faire chuter l’audience.

La presse écrite prend certes plus le temps d’aborder des questions de fond, notamment des préoccupations internationales, plus en rapport avec les fonctions que s’apprête à remplir le futur Président de la République. Mais il semble que les lecteurs aient de moins en moins de temps à y consacrer et il est devenu de plus en plus difficile de se procurer un journal quotidien, en dehors des centres villes.

Il faut aller chercher le point de vue d’observateurs étrangers pour prendre un peu plus la mesure des enjeux de cette élection présidentielle en France : « Les Français sont-ils conscients du fait qu’ils décident, lors de ces élections du destin de l’Europe et par là également, pour une génération au moins, du rôle de la France en Europe et dans le  Monde ?  Pour le moment cela ne semble pas être le cas. Les deux candidats parlent peu de l’Union européenne, sauf pour en faire, comme cela devient une triste tradition un bouc émissaire: » écrivait dans « Le Monde » du 25 avril Josef Zieleniec, député européen et ancien ministre Tchèque des affaires étrangères.

Un autre député européen, Britannique, Denis Mac Shane écrivait au même moment, dans « le Figaro » : « Si la gauche n’est pas prête à sacrifier ses vaches sacrées ni la droite à renoncer à ses rêves de grandeur gaulliste, la France ne changera pas et l’Europe en paiera le prix ».

L’opinion publique française sera-t-elle tentée de dire, une fois de plus, que ces deux « étrangers » auraient raté une bonne occasion de se taire ou commence-t-elle à se persuader comme le rappelait opportunément  Edgar Morin que « La France ne vit ni en vase clos ni dans un monde immobile » ? (Le Monde 25/04))

Son réveil, à l’occasion de ce premier tour pourrait le laisser espérer. Il faudra bien d’autres débats ou d’autres signes inquiétants d’isolement croissant pour qu’une majorité de français se convainque du bien fondé de cette analyse lucide de J.L. Bourlanges.[1]

« Le problème actuel vient du fait que nos deux identités jumelles, celle de l’Ancien régime et celle  de la Révolution, celle de la droite et celle de la gauche, sont profondément mises en cause par le développement d’un monde qui se fait sans nous, avec de nouvelles puissances économiques. Tout cela nous est pénible douloureux. Cela atteint le fondement de notre identité : la capacité de l’Etat à assurer aux Français, la sécurité internationale, civile et sociale. »

On ne peut donc plus se contenter de lire Michelet, François Furet ou Astérix pour comprendre l’histoire contemporaine. Les Français peinent à admettre que leur sort dépend de plus en plus des choix d’acteurs extérieurs nouveaux et de décisions prises dans des instances internationales dans lesquelles  leur influence est déclinante. Leur comportement électoral actuel pourrait montrer qu’ils commencent à admettre ce qu’écrit Hubert Védrine. «  Si les Européens ne sortent pas de leur ingénuité et les Français  de leurs chimères, ils subiront, de plus en plus impuissants, la suite des évènements. S’ils le font, en revanche, ils pourront redevenir un acteur de premier plan [2]».

Pour le moment les candidats, que soutiennent ces deux auteurs, ne semblent pas convaincus de l’utilité de faire partager cette nouvelle vision de la place de la France au sein de l’Union européenne et dans le monde  à leurs concitoyens dont ils revendiquent les suffrages. Leur horizon actuel ne peut être qu’à très court terme : moins d’une semaine !

 

Gilbert Veyret

 



[1] Figaro Magazine 6/04/2007

[2] « Continuer l’histoire » Hubert Védrine, Fayard 2007

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Marc d HERE 11/05/2007 12:05

Je suis moi aussi fan de ces lettres perplexes, j'espère que notre ami Gilbert Veyret voudra bien nous en adresser d'autres....les législatives et les premiers jours de Sarkozy devraient l'inspirer....

bouquery 11/05/2007 01:22

Je ne m'en lasse pas. Ca nettoie la valeur travail.

Gilbert Veyret 09/05/2007 15:46

Je n'ai effectivement pas eu l'impression  que nos deux candidats finalistes aient pris conscience que l'histoire était tragique ni même des lignes de force et des principales menaces d'un monde dangereux. et un environnement menacé. L'exhibition d'égos exacerbés par la "pipolisation", jusqu'à cette escapade de nouveau riche du Président juste élu,  n'augure pas bien d'une présidence  lucide et modeste.  Mais je pense que N . Sarkozy a une intelligence politique telle qu'il saura s'adapter  aux exigences de la fonction , même par gros temps.  Gilbert Veyret
 

bouquery 09/05/2007 12:34

Tiens la référence te vient aussi. Mais il a rompu avec son pétainisme puis son Algérie française; rencontré Adenauer pour l'Europe et mis de l'Etat où il en fallait a l'époque; les media et le business ne lui collaient pas aux pattes, sa relation au peuple était historique et non "consommatoire". Levez vous orages désirés ? ! Surement pas. Notre pb n'est pas le meilleur système de gestion de nos petites affaires quotidiennes mais la grande affaire de gérer le système d'une planète qui se délite avec une humanité qui s'émiette. Immense.           jmb

Marc d HERE 09/05/2007 00:07

Assez d'accord avec toi, Jean-Marie, ce que je n'aime pas chez Sarko ce sont certaines forces et certaines personnes qui le soutiennent.....Mais peut-être aura t-il la force et l'énergie d'un de Gaulle qui a su imposer à la droite française beaucoup de réformes  qu'elle ne voulait pas.....