Le massacre de Blacksburg ne concerne pas que les américains

Publié le par Eric Ascensi

 

La tuerie sur le campus de Blacksburg en Virginie est venue renforcer les clichés sur la société américaine, cela d’autant plus facilement que ce genre de scénario se reproduit jusqu’à en avoir la nausée.

 Il ne serait pourtant pas inutile de rappeler certains détails qui donnent une dimension hors normes à ce drame.  Le jeune tueur a utilisé non pas des armes de guerre mais des armes « banales » (9mm et 22 long rifle) du genre de celles qu’on a pu trouver dans les mains du tueur de Nanterre en l’an 2000 ou chez n’importe quel chasseur du dimanche… dusse t-il devenir un jour un forcené équipé de balles à sangliers !

 Ce détail a son importance puisque un tel carnage aurait également pu se produire dans un contexte moins favorable aux marchands d’armes tel que celui qui prévalait sous Clinton. L’administration démocrate avait fait renforcer la législation concernant les seules armes de guerre et le président Bush est revenu sur cette décision, preuve supplémentaire de la difficulté qu’il y aurait à interdire les armes à feu de toutes natures. On ne peut d’ailleurs pas attendre au pays du Far-West ce que l’on ne peut pas imposer au pays de Rousseau.

 Ce débat sur les armes que nous adorons en France, puisque nous semblons irréprochables, est un peu le pendant de ce que peuvent dire les américains sur nos comportements en voiture qui faisaient, il n’y a pas si longtemps que ça, près de 15 000 morts par an ! Evitons donc la polémique franchouillo-yankee pour s’attaquer aux vrais problèmes communs à nos deux sociétés.

 Qui ira s’attaquer aux jeux vidéo archi-violents et parvenus à un stade de réalisme inacceptable ! Giclées de sang sur les murs, ambiance glauque générant la peur, vraies montées d’adrénaline, possibilité de choisir ses armes, ses calibres, ses munitions même, en prenant bien soin des effets létaux et dévastateurs sur des humains virtuels. Ce fétichisme des armes que nous reprochons aux adultes de la grande Amérique est celui qui devient une passion chez les enfants du monde entier. On objectera que ce ne sont « que » des jeux vidéo mais on pourra répondre qu’il y a un âge pour distinguer clairement la réalité du virtuel et qu’il n’est pas prouvé que Seung Cho, le jeune coréen, l’ai jamais atteint.

 Un autre vecteur, moins polémique puisque moins à la mode enfantine, est la violence cinématographique et télévisuelle. Et pourtant ! Il s’agit bien d’une autre réalité pénible avec laquelle il faudra désormais composer dans notre société moderne. Certes je me souviens avoir entendu le philosophe Luc Ferry dire qu’un individu moyen, de nos jours, voyait infiniment moins de sang dans la réalité quotidienne qu’un individu du temps de nos arrières grands-parents par exemple. Il n’en reste pas moins que la surenchère de spectacle qui va de la cervelle éclatée à la mise en scène de situations atroces magnifiées, avec force ralentis et musiques, contribue mal à  garder la raison des choses ou même la raison tout court.

 Je voudrais, pour conclure,  résumer tout cela à travers un exemple arbitrairement choisi : il s’agit d’un film soi-disant « culte » en Corée du sud et traitant de la séparation nord-sud du pays avec tout ce que cela comporte de schizophrénie et de mauvaise conscience coréenne. Ce film (« JSA ») renvoie à la définition d’une identité nationale mise à mal, tant par la société de consommation qui valorise l’acquisition de biens, que par  l’allégeance à un système américain.

 Ce film n’a peut-être jamais été vu par le tueur de Virginia Tech, on peut l’espérer, parce qu’un jeune asiatique déraciné par des parents en quête de vie meilleure aux USA n’aurait pu en saisir tous les symboles ou les partis pris de neutralité ambigüe. Pire même, s’il se confirmait que la folie de Seung Cho avait été alimentée par une frustration matérialiste, par un ressentiment contre les riches américains et par un trouble identitaire, il n’aurait alors pu percevoir d’un tel film que l’écume violente, le côté sacrificiel, suicidaire, les exécutions de sang froid, le tout sur un mode très asiatique fait de force intérieure et de violence tellement contenue qu’elle finit par exploser ! Le héros lui-même se suicide à la fin et on ne peut s’empêcher de penser au Japon impérial ou à Mishima se faisant sépuku.

 Mais en poussant la réflexion, quels éléments finalement contribuent à déchainer ces pulsions violentes tapies chez tous les peuples pour qu’on en arrive ainsi à produire des « kamikazes » en terre d’islam, des adeptes de la purification ethnique en Europe, ou des étudiants massacreurs outre-atlantique ? Les réponses sont sûrement multiples et ne se limitent certainement pas à la seule interdiction des armes à feu. Les coréens qui s’auto-flagellent actuellement par voie de presse interposée et s’interrogent sur une mystérieuse responsabilité collective nous montrent le chemin. Il reste à espérer que l’Amérique, première concernée en la circonstance, ne passe pas par pertes et profits ce carnage de Virginia Tech’ qui, à bien y regarder, nous concerne tous.

Eric Ascensi

Publié dans Société

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christian seveillac 21/04/2007 11:45

Bonjour...Parfaitement d'accord avec votre analyse...Je me sens d'autant plus concerné par ce problème que, de métier, je suis directeur de salles de cinéma...

Sincèrement

C.S.

marc d'Here 20/04/2007 17:31

L'excellent article ci-dessus a été pendant quelques heures suivi d'une mention qui laissait croire que j'en étais l'auteur...Mes excuses à Eric Ascensi qui en est le seul auteur.....Je me suis contenté de publier cet article, et de le trouver tout à fait intéressant.....

Yves Lenoir 20/04/2007 15:17

Je ne suis pas d'accord avec l'idée que, selon Luc Ferry, un individu voyait plus de sang autrefois qu'aujourd'hui. Certes les mœurs étaient parfois plus rudes mais de vrais crimes de sang, il n'y en avait sans doute guère plus et du sang des accidentés de la route, le plus fréquemment répandu peut-être en temps de paix, très peu (accident de chariots et autres calèches qui versaient). Ce qui distingue notre époque de ces époques passées, c'est la proximité de la mort par maladie. L'omniprésence de la mortalité infantile, la mort des siens à la maison après une agonie parfois atroce, cela donnait un autre acier au caractère et une autre manière d'affronter les risques de l'existence. De plus, on tuait en général à l'arme blanche, ce qui exige une implication physiquement très personnelle et sans distance avec la victime. On a donc eu un double mouvement de distanciation : la mort se passe maintenant le plus souvent à l'hôpital (dans nos sociétés riches et technologiques) et la mort est donnée de loin au moyen d'armes à feu, comme dans les jeux vidéos, sans faire l'effort de pénétrer et tailler la chair de l'autre.

Cette double distanciation est lourde de déséquilibre, d'irresponsabilité, de perte du mystère de la singularité de l'existence de chacun. On tue des cicles désignées, des symboles, des ombres, pas une personne, puis une autre, différente, etc. Bien entendu dans le cas présent, la tuerie procède d'un fort facteur paranoïaque. Mais cela ne gomme pas les autres explications, plus philosophiques. Il y a d'un côté le contexte civilisationnel et les outils techniques ; de l'autre l'équation personnelle. Les deux sont requis pour produire un tel résultat. C'est évidemment le contexte civilisationnel qui nous interpelle ici, pas la folie du tueur, assez banale dans l'exception.

Candide 20/04/2007 15:08

Cette façon de diluer la responsabilité individuelle en la faisant porter à une "société  parée de tous les vices" est la traduction de la dérive permissive enfantée fille naturelle du socialisme et de notre culture chrétienne (cf péché originel.)

Candide ne battra pas sa coulpe parce qu'il est actionnaire d'Infogrammes qui vend des jeux video,, si c'est cette conclusion que vous voulez tirer.

Non, il existe des tarés, et permettre aux tarés de se déplacer armés constitue un  un fait aggravant. le risque qu'ils puissent nuire à la société.

C'est ausi une chance, qu'à l'évidence le président Bush n'a pas envie de se saisir...

lire  "Licensed to kill "

http://www.librecours.biz/article-6413299.html