Les gabegies à France 3 ? Chacun a sa petite histoire à raconter. Un exemple : « Ce soir ou jamais », l'émission de débats culturels de Frédéric Taddeï qui
symbolise le « virage éditorial » de Patrick de Carolis. Ce talk-show culturel coûte la bagatelle de... 100 000 euros par jour pour 350 000 à 500 000 téléspectateurs. C'est cher comparé au
talk-show d'humour de Ruquier sur France 2, qui coûte 85 000 euros pour 1,3 million de téléspectateurs. Quant à « C'est dans l'air », d'Yves Calvi, sur France 5, avec 68 minutes de direct
par jour, l'émission ne coûte que 45 000 euros et intéresse 1 million de téléspectateurs...
La direction de France 3 n'est pas plus bête qu'une autre et a donc décidé de réduire les frais de « Ce soir ou jamais ». Puisque l'émission de Taddeï enjambe
le « Soir 3 » de Marie Drucker, l'idée a germé de rassembler les deux émissions sur le même plateau. Une façon de regrouper les moyens en payant une fois plutôt que deux. Belle
initiative.
Las ! C'était compter sans les puissants syndicats de la chaîne. Estimant que l'émission de Taddeï volait leur travail, les salariés du « Soir 3 » ont fait
barrage... On a donc mené la réforme à moitié, sans le moindre gain de productivité : Marie Drucker a effectivement présenté son journal sur le plateau de Taddeï, mais France 3 a continué
d'employer deux équipes de réalisation, deux équipes pour la lumière, des cadreurs à foison, etc. « Nicolas Ferraro, le réalisateur de Taddeï, est payé 5 000 euros par émission, celui
du "Soir 3", 2 000 à 3 000 euros... Ferraro pourrait très bien réaliser le "Soir 3" et Taddeï , explique un technicien. On travaille avec cinq électros quand trois suffiraient.
Finalement, on est tellement nombreux qu'on finit par se gêner... » Au total, on compte quatorze caméras sur le plateau, pratiquement de quoi filmer un match de football ! En outre,
France 3 mobilise deux régies. Et, pour couvrir l'émission de Taddeï, on fait venir un car régie (garé dans la cour de France Télévisions) de... Lille ou Rennes ! Ce qui entraîne des frais
de déplacement et des primes pour dix techniciens. Mais, bien entendu, on continue d'utiliser la régie du JT, qui, elle, est logée dans l'immeuble de France Télévisions. Voilà comment on
parvient à dépenser 100 000 euros par jour. C'est certain, Kafka s'amuserait follement dans les couloirs de France 3.
Et si l'auteur du « Château » s'aventurait dans les treize régions de France 3, il y trouverait matière à un nouveau roman sur l'absurde. Il n'est pas rare,
par exemple, qu'autour d'un match de football pas moins de quatre équipes de tournage, estampillées France Télévisions, se percutent sur le gazon : l'équipe locale de France 3, l'équipe du
« 19/20 » national de France 3, l'équipe de la rédaction de France 2 et l'équipe des sports de France Télévisions... Car, évidemment, France 3, ce n'est pas seulement 1 600 journalistes
unis dans l'amour de l'information, c'est aussi une cascade de mépris, les journalistes parisiens du « 19/20 » prenant leurs confrères de province pour d'aimables campagnards. Et ceux de
France 2 méprisant à leur tour ceux de France 3, lesquels, moins payés, font tout ce qu'ils peuvent pour gratter deux ou trois sous par-ci, par-là : en reportage, on se fait rembourser
l'hôtel mais on dort dans le car régie, etc.
Un seul chiffre résume la difficulté de réformer France 3 : près de 80 % du budget des treize stations régionales sont absorbés par la masse salariale, 15 %,
par les frais généraux. « Pour les programmes, il ne reste que 6 à 7 %... La masse salariale, impossible d'y toucher. Au contraire, elle augmente lentement mais sûrement. Les frais
généraux, pareil. Du coup, la variable d'ajustement, ce sont les programmes. C'est une mauvaise spirale », explique ce cadre de France 3 qui ne peut consacrer que 8 000 euros à la
confection d'un documentaire en région... Lequel ne passera sur l'antenne nationale qu'au milieu de la nuit !
C'est encore arrivé le vendredi 27 juin : France 3 Ile-de-France-Centre produit le magazine « Troisième rappel ». Ce soir-là, l'émission est consacrée à
Nicolas Canteloup. Elle contient des extraits inédits du dernier Olympia de cet humoriste, complice de Michel Drucker, si populaire que la spéciale que lui a consacrée France 2, à 20 h 50,
a écrasé TF1 en avril. Que fait l'antenne nationale de France 3 avec le Canteloup produit par l'Ile-de-France ? Elle le programme à 1 heure du matin, après deux épisodes rediffusés d'une
série américaine (« The Closer »)... L'émission sur Canteloup a été aperçue par 340 000 couche-tard. Les bras nous en tombent.
Des frais qui grimpent et peu d'argent pour les programmes... A ce rythme, la paupérisation de France 3 est certaine, voire fatale. Car, en face, la
concurrence s'organise. Les groupes de presse régionaux (Sud Ouest, Hersant Média, Ouest France...) se sont déployés dans les petites lucarnes locales. L'existence de cette offre
alternative, encore naissante, a-t-elle dissuadé Nicolas Sarkozy de s'attaquer à la réforme difficile de la chaîne des régions ?
« Chaîne des régions », c'est vite dit, d'ailleurs. Quand la commission Copé a imaginé de restreindre à quatre ou cinq heures par jour le programme national
de France 3 pour mieux mettre l'accent sur les programmes régionaux (en créant sept chaînes régionales), ce fut immédiatement la levée de boucliers. Pourquoi ? « Ce serait suicidaire, à
terme, pour les 300 salariés, techniciens et journalistes, qui travaillent pour l'édition nationale du "19/20" », s'inquiète Jean-François Téaldi, délégué SNJ-CGT, porte-parole de
l'intersyndicale de France Télévisions.
Décanter... ou pourrir ?
Copé et ses amis de la commission ont donc fait machine arrière, tout comme ils avaient remballé, au mois de mai, l'idée, à peine ébauchée, d'une fusion des
rédactions de France 2 et France 3, déclenchant d'ailleurs une grève à France 3, le 21 mai. Pas étonnant que Nicolas Sarkozy, lors de la remise du rapport Copé, ait lui-même reculé devant
cette pétaudière dans laquelle la CGT, leader avec 40 % des voix, fait la pluie et le beau temps. « Le dossier France 3 n'est pas mûr. Il faut le laisser décanter », déclare au
Point Jean-François Copé. Décanter... ou pourrir ?
« Tout est cogéré paritairement avec les syndicats : les embauches, les avancements... Le DRH égrène des listes de noms et les syndicats approuvent ou
désapprouvent. Ensuite, on distribue de l'avancement à ceux qui ont été retenus. C'est caricatural : on a la décision, mais pas le pouvoir », se plaint ce responsable d'une région, qui
fait toutefois la part des choses : « Si l'outil France 3 coûte cher, c'est aussi parce que nous, nous respectons les lois du travail, contrairement aux boîtes privées, qui abusent du
système de l'intermittence du spectacle pour faire payer à la collectivité de faux jours chômés. »
Les lois du travail, parlons-en. Depuis l'adoption des 35 heures (220 emplois créés), la boule de neige des embauches n'en finit plus d'écraser les frais de
la chaîne. L'accord d'entreprise de la rédaction nationale prévoit pour les techniciens 162 jours de congés par an (soit cinq mois et demi). Si bien que toute embauche d'un CDI oblige à
recourir à un pigiste pour couvrir les congés, lequel, à son tour, au bout de quelques années, obtient sa régularisation par décision de justice et génère à son tour un pigiste. Et ainsi de
suite... « Personne n'est responsable de cette situation , explique un ancien de l'équipe "Thalassa" qui vogue désormais sous d'autres cieux. Ni le président Patrick de Carolis
ni Marc Tessier, son prédécesseur, n'y sont pour rien. C'est la loi qui crée naturellement de l'emploi à France 3 sans que l'on puisse arrêter cette folle mécanique. »
Certes, Patrick de Carolis a décrété la fin des embauches. Mais ce n'est sans doute pas fini, car Téaldi l'affirme tout de go : « J'ai plus de deux cents
dossiers de journalistes pigistes en attente d'intégration. Pour certains, cela fait plus de dix ans qu'ils sont dans l'antichambre. »
Selon l'emblématique leader de la CGT, 1 600 journalistes, ce n'est pas encore suffisant. « La racine du mal, c'est que, dans les années 90, on a
sans cesse élargi les plages horaires des régions sans embaucher de CDI. Donc, depuis, on a gagné toutes les décisions de justice. » Selon Téaldi, en région, les cadences sont
infernales et contraignent les journalistes reporters d'images (JRI) à des congés pour « stress » ou « mal de dos ». « On a des types qui font trois reportages par jour et qui, à 40
ans, ne peuvent plus porter de caméra ! » affirme-t-il. D'où la multiplication des longs congés maladie qui suscitent à leur tour leur lot d'intermittents, lesquels réclament tôt ou
tard leur intégration... avant de tomber malades à leur tour, au bout du rouleau.
La grève, un art de vivre.
Ce faisant, la Cocotte-Minute explose régulièrement et se solde par de longues grèves : 1986, 1990 (5 semaines), 1997 (10 jours) et 2002 (22 jours). Chaque
fois, la direction cède et recrute une fournée... C'est sûrement à ce mode de fonctionnement que s'en est pris Nicolas Sarkozy dans son intervention du 30 juin sur l'Europe (sur France 3
!), en faisant savoir qu'il ne regarderait pas le service public comme une « petite secte qui appartient à quelques micro-organisations ». La grève, à France 3, c'est aussi un art
de vivre. On se réchauffe le coeur, on se sent solidaires, on éprouve tous les jours le sens de l'unité. Si bien qu'on se filme en train de faire la grève. « En 2002, les grévistes ont
même projeté le film de Thierry Nouel à La Clef, une petite salle parisienne. Et les grévistes m'ont offert le DVD », raconte, attendri, Patrice Papet, l'ancien DRH de France 3 qui a
refusé de plier sur les salaires et qui n'a pas payé les jours de grève... Rappelons que le point d'indice n'a pas été augmenté depuis onze ans.
Et pourtant, malgré toutes ses pesanteurs, France 3 reste la chaîne préférée des Français, celle qui diffuse « Plus belle la vie », le feuilleton quotidien à
succès. Un potentiel énorme qui mérite la grande réforme devant laquelle tous les gouvernements ont jusqu'ici reculé.
Carolis et Sarkozy s'accrochent à un espoir : faire basculer les cinq chaînes de France Télévisions au sein d'une entreprise unique, présentée comme un
aimable levier de modernisation. Le syndicat majoritaire n'est pas dupe. Il sent bien que le projet final consiste à revoir à la baisse la convention collective en or massif que la gauche
mitterrandienne a concédée en 1981 et sur laquelle campe la CGT. Quand le projet de loi sur l'entreprise unique sera débattu au Parlement, la grève prévisible de l'automne 2008 sera-t-elle
la mère de toutes les grèves ? Et de quel drap faudra-t-il couvrir l'écran noir de France 3 : des langes d'un nouveau-né ou du linceul d'un défunt ?
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